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Je croyais être au courant de tout ! Pauvre de moi !

C’est une période électorale en Tunisie, il y a trois candidats "opposants" dont deux se présentent "uniquement pour consolider les acquis en terme de démocratie" selon leurs dires !! Le troisième candidat opposant se présente au nom d’une "Initiative Démocratique" qui regroupe des opposants indépendants et un parti de l’opposition "reconnue" : Ettajdid (Le Renouveau). Un candidat honnête, qui ne mâche pas ses mots pour critiquer le régime et ses violations pour les droits de l’Homme et les libertés individuelles, le népotisme qui règne dans le pays et les injustices de tout genre. Je croyais que, vivant en France, j’avais accès à une information complète sur ce qui se passait en Tunisie, surtout en cette période électorale. J’avais tout simplement tort.

Et il a suffi d’un coup de fil à ma famille pour comprendre qu’il fallait être sur place si on voulait prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’y passait. Alors voici le récit de deux de mes proches, dépassés, dégoûtés, révoltés, choqués, par ce qu’ils vivent ces jours-ci : Malgré toutes les mascarades électorales qui nous ont déjà été imposées dans ce pays, cette campagne est de loin la pire que nous ayons jamais connue. Il s’agit, entre autres malheurs, de ceux endurés par le candidat de l’Initiative Démocratique, M. Mohamed Ali Halouani. Ses affiches ont d’abord été bloquées à l’imprimerie, sans raison valable, avant d’apprendre qu’il n’avait pas le droit de les afficher, car le format n’était pas "conforme" ; je traduis : les affiches de ce candidat étaient de la même taille que celles du président, ce qui semble être un tort !! Il a donc fallu réduire la taille des affiches au quart, pour qu’elles deviennent... conformes !! Elles ont ainsi pu être affichées. Une de mes proches m’affirme avoir vu les affiches de ce candidat vers 8h du matin ; vers 10h, il n’y en avait plus une seule ! Le peuple tunisien (ou du moins les tunisois, d’après le témoignage de la même personne) n’aura donc même pas eu le temps de remarquer le visage de ce candidat. Peut-être aurait-il pu le remarquer dans les spots télévisés ; sauf que ceux-ci sont diffusés uniquement à...17h ! Je précise qu’en Tunisie (comme un peu partout dans le monde, d’ailleurs), il ne s’agit absolument pas d’une heure de grande écoute ! Encore une occasion ratée pour faire connaître ce candidat. Reste le journal de 20h, où la campagne électorale est quand même évoquée. On parle évidemment - et longuement - du président Ben Ali, on consacre quelques instants aux deux candidats figurants, et M. Halouani... n’existe tout simplement pas ! Oui ! On ne parle ni de lui, ni de l’Initiative Démocratique, ni du Parti Ettajdid. C’est ce qui s’appelle un boycott, de la part de la télévision publique. Encore une occasion ratée. Après, comment voulez-vous que le peuple vote pour quelqu’un dont il n’a jamais entendu parler ?? Même son manifeste électoral a été interdit. Pourquoi ?... Sans parler des listes non validées pour les législatives. Quant au président, lui, il a tous les droits : propagande dans les lieux publiques, hauts parleurs (interdits aux opposants), médias à son service, moyens financiers,... Encore une plus belle : à l’intérieur de certaines institutions publiques d’enseignement supérieur, les étudiants ont droit aux affiches du président collées partout sur les murs, par le soin des gardiens à qui on exige d’applaudir après en avoir collée chacune ! Et les affiches en question présentent le président comme un ange venu du ciel... ça me rappelle une affiche de Mobutu, élaborée à partir du même principe. Les entreprises, elles, n’hésitent pas à afficher leur soutien total pour le président candidat. Elles n’économisent ni leur force ni leur argent : écrans géants dans la rue, propagandes... Le citoyen moyen est écuré. Pour lui, cet argent serait bien plus utile aux pauvres et aux laissés pour compte... puisque les résultats sont de toutes façons connus à l’avance. Nul besoin de faire campagne ! Mais à qui ose-t-il le dire ? Lui qui a peur de tout, même de son ombre, dans un pays où le nombre d’adhérents Au Parti par rapport au nombre d’électeurs est probablement le plus élevé au monde : 2,5 millions d’adhérents - 4,5 millions d’électeurs. Le tunisien ne connaît pas ses droits, puisqu’on ne lui en parle jamais ; il voit l’injustice de ses propres yeux, et il n’a pas le droit de la dénoncer, sinon c’est un traître. Ce genre de notions est complètement intégré dans la culture des tunisiens : ne parlez de rien, à personne, ne contestez rien, vous avez tout, donc vous n’avez rien à demander de plus ; votre président est votre sauveur. Sans lui, le pays sera foutu. Il est tout pour vous... Le Mufti, annonçant le mois de ramadan à la télévision publique, n’oublie pas de féliciter le président Ben Ali, « protecteur du peuple tunisien », et de prier « Dieu, pour qu’il le protège et le garde pour la Tunisie, qui a besoin de sa politique bienveillante... » Le vote aura lieu en Tunisie le 24 octobre. Les tunisien vivant en France voteront entre le 16 et le 22 octobre. Le résultat, je vous le donne dès maintenant si vous voulez : 99,..% pour Ben Ali, et les quelques miettes qui restent seront partagées entre 3 candidats, insultant ainsi le peuple et son intelligence, et lui reniant son droit le plus élémentaire, qui n’est évidemment pas de « manger, se soigner et avoir une éducation », mais d’être libre.
Kahina, citoyenne tunisienne Dimanche 17 octobre 2004 |