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Par une chaude journée de Juillet, j’ai été convoquée par le Doyen de ma faculté alors que je venais à peine d’obtenir ma maîtrise. Il m’a demandé de m’asseoir en face de lui, dans son bureau confortable où j’ai eu le droit d’entrer pour la première fois de ma vie. Il m’a souri d’un sourire figé et artificiel à travers lequel on pouvait, cependant, distinguer une certaine gaieté.
Tout de suite, il m’a annoncé : « Félicitations ma fille !!! Dans ce pays, on mise sur les efforts et on sait bien les récompenser, alors tes efforts n’ont pas été vains, et ton travail a mérité la récompense suprême. Tu vas avoir droit au plus beau jour de ta vie ». Pendant deux secondes, la pendule du temps s’est arrêtée dans ma tête et je me suis mise à penser à ce qui pouvait constituer le plus beau jour de ma vie : Est-ce comme me disait ma mère : « Assez plongée dans des études qui ne t’apporteront que la fuite des hommes, pense plutôt au beau jour de ta vie »(Le mariage bien entendu). Ou bien peut être aller au Japon - comme
j’en ai toujours rêvé - serait le plus beau jour de ma vie. Non, sans doute ce serait : assister à un concert live de Céline Dion à Vegas suivi par une invitation à souper chez elle. Ça c’est un beau programme pour le plus beau jour.
Toutes ce idées bouillonnaient dans ma tête alors que ma bouche dessinait une sorte de sourire stupide et mes yeux inexpressifs ne reflétaient aucune curiosité. Lui, pourtant, contrairement aux rares fois de ma vie dans lesquelles j’ai
pu le voir, toujours montant dans sa Chamade blanche, immatriculée d’un joli 15 et précédé par son ventre énorme semblait avoir quitté sa froideur habituelle en faveur d’une forme de satisfaction.
« Et oui ma fille, on aura beau te dire mais tu ne vivras pas ce jour là deux fois, tu auras le privilège pour lequel tous tes camarades et même la majorité des Tunisiens te seront envieux. Retiens toi : tu vas visiter le Palais de Carthage. Tu vas voir Mr le président. Tu auras le prix présidentiel de ta spécialité. »
Encore une fois ma tête tournait. De ces trois phrases courtes, laquelle pouvait former le bel événement de ma vie et l’envie de la majorité des tunisiens. Est-ce que l’ordre était bien voulu ? Visiter le palais ? Ou voir le président ? Ou obtenir le prix présidentiel, couronnement suprême comme meilleure étudiante du pays ? Ai-je travaillé pour le palais ? Pour la poignée de main du président ou pour le prix en soi ?
Et tout de suite, sans tourner ma langue dans ma bouche, je lui ai répondu : Et en quoi consiste le prix ? Le Doyen, après un court silence dans lequel il m’a paru vexé et très surpris, prononça : « Mais tu n’as pas compris ma fille. C’est le prix présidentiel. Il consiste en un prix que Mr le président lui-même va te délivrer. »
S’étant peut etre aperçu de la banalité de sa réponse et voulant pourtant me montrer le degré de sa déception de ma question, il acheva la conversation en me disant : « Tache de bien représenter ton établissement. Tous les éléments sont là
pour que tu puisses le faire, mais il est bien de te le rappeler quand même. » « Absolument » j’ai répondu á la fois gênée et surprise : « Rabbi Yostor ». Ensuite, j’ai vite fini par sortir après l’avoir remercié, maudissant mon manque de savoir parler et mes réactions immatures. En compagnie de ma mère, je n’ai eu que deux jours pour faire toutes les boutiques de l’espace X, Makni et le Lac (comme on dit), lesquelles ne sont pas vraiment nos destinations habituelles de shopping, vu la folie de leurs prix mais ma mère cédait pour une fois aux caprices de sa fille chérie qui allait voir le président en chair et en os.
Le jour J venu : j’ai vu le palace, j’ai vu le président et j’ai eu le prix. Les agents de sécurité ont pris mes papiers d’identité et mon sac, procédé à une fouille très professionnelle. Au même moment, j’ai vu un autre homme
demandant à un garçon de partir parce que sa barbiche était inappropriée, bien que son nom était sur la liste. Il avait beau s’expliquer dans son accent sudiste et son nouveau costume qu’on l’avait convoqué parce qu’il avait
la meilleure moyenne de toute la république, les policiers ont réussi à le mettre à la porte sans grande difficulté. après avoir douté et craint le pire pour ma tenue vestimentaire, je n’ai pu respirer que lorsque j’ai été conduite à un hall oú j’ai trouvé une autre centaine de personnes attendre et grignoter des amuse-gueules, en se
regardant les uns les autres. Certains étaient des étudiants mais la majorité des membres du corps enseignant. Tout le monde parlait à voix très basse, presque murmurant. Le caractère « sacré » de l’endroit l’imposait. J’osai timidement lever mon regard vers les murs ou le plafond pour
observer l’architecture qui m’a rappelé le musée du Bardo.
Aussitôt, on nous a fait entrer à une grande salle oú deux personnes dont j’ignore jusqu’à aujourd’hui le titre, sont venues nous expliquer qu’il fallait s’abstenir de regarder les caméras et garder le silence en tous temps mais qu’on pouvait pourtant applaudir quand on le voulait. Le président est venu 45 min après l’heure affichée. Il a commencé son
speech pendant lequel je pouvais librement regarder le plafond et réaliser pleinement que j’étais bien là. Je me retrouvais parfois debout pour applaudir quand tout le monde se lèvait ou tournant la tête pour voir qui était celui qui a
crié soudainement « Ben Ali ».Tiens ! c’est un prof de la fac. Surprenant, il est d’habitude calme et posé. C’est certainement l’extase du moment. Après cet interminable discours on a commencé à annoncer les noms alors mon
cur s’est mis a battre. Le président avait de courtes conversations avec un type qui entrait pour lui chuchoter un truc à l’oreille et sortir sans même réaliser qu’on était là.
On a finalement prononcé mon nom et tout s’est bien passé. J’ai serré la main du président, reçu le précieux bout de papier où était écrit prix présidentiel et senti le parfum fort et pénétrant du président aux cheveux encore plus noirs et luisants qu’à la télé. La proche figure du président me paraissait familière mais en même temps captivante. Une fois de retour à ma place, j’ai réalisé que j’étais bien entrée dans le monde magique de 3ellissa au palais des merveilles, la série quotidienne de 8h du soir sur canal7.
Au taxi de retour, j’ai commencé à penser si c’était bien le meilleur événement de ma vie. Ai-je rêvé de ça ? Ai-je travaillé si dur pour ce moment là ? Je n’ai même pas eu de grands détails à raconter. J’ai seulement laisse le soin de le faire à ma mère qui, enchantée jusqu’au comble de l’enchantement, par tout ce monde qui venait la féliciter á la maison, ajoutait des descriptions entières à mon bref aperçu. Le plafond devenait Ottoman, les petites cuillères en or et j’en passe. Depuis, j’ai su pourquoi c’était sensé être le plus jour de ma vie. Parce que depuis ce jour-là je ne me réveille que sur le souvenir de ce fantasme des tunisiens. Depuis, je suis devenue celle qui, on associe à son nom « prix présidentiel pour le diplôme de maîtrise ». Mais j’ai beau le mentionner dans mon CV, l’État ne m’a pas accordé une bourse pour le pays où je voulais continuer mes études de 3ème cycle, « on n’a pas de convention avec ce pays » était la réponse du ministère. J’ai fait un DEA dans une branche très classique et épuisée en Tunisie. Le jour de ma soutenance, je n’ai pas été première parce que si être brillant et majeur de promo comptait, le favoritisme et les
affinités personnelles comptent encore plus aux yeux du jury. Je n’ai pas réussi le concours d’assistanat. « Tu es à une place prêt de la liste dont on a besoin » m’ont-ils dit. Même le CAPA m’a échappé. Je n’ai pas cherché á savoir, sans doute j’étais la suivante sur la liste.
Je suis pour l’instant sans boulot, sans ambitions, sans rêves. Même pas de rêver a un autre plus beau jour puisque le mien je l’ai déjà vécu. On ne vit jamais son jour et celui des autres. Mon Doyen le disait si bien : « On aura beau te dire mais tu ne vivras pas ce jour là deux fois ».
09-06-2005 12:16 |