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Décidément, l’ange de la mort, « Azra’ïl », rôde autour des anciens « perspectivistes » tunisiens. Après Ahmed Othmani - décédé en décembre 2004 -, c’est autour de Noureddine Ben Khedher, une autre figure de la gauche tunisienne, de disparaître ce 11 février 2005. Ainsi, il est désormais prouvé que ce sont les meilleurs qui partent toujours les premiers ! La scène se déroule en juillet 2001 au Palais de Justice de Tunis. Ce jour là, Sihem Bensedrine comparaît devant un juge pour répondre de l’accusation « [d’]outrage à magistrat et [d’]atteinte au corps judiciaire ». Trois semaines plus tôt, la militante était l’invitée principale de l’émission dominicale de la chaîne de télévision Al-Mustaquilla. Elle y avait dénoncé - devant des centaines de milliers de téléspectateurs médusés - la torture, l’asservissement de certains juges et la corruption galopante. Outre les cent soixante-sept avocats qui se constituent pour défendre « Sihem », un noyau dur d’une centaine de militants se rassemble pour exiger sa libération. Ce jour là, l’activiste le plus remuant est pratiquement un inconnu de la jeune génération militante. Le « vieil » homme chauve - qui se bat comme un beau diable contre des policiers tentant d’empêcher la meute d’accéder à la salle d’audience - n’est autre que Noureddine Ben Khedher, un des symboles de « mars 1968 » (le « mai 1968 » tunisien). Militant dans l’âme, Ben Khedher est le prototype de cette génération qui a connu les luttes politiques intenses des années 1960 et 1970 avec leur lot d’engagement désintéressé et de croyance en un projet révolutionnaire commun. Il est également de la génération qui a subi la répression (prison et torture) sous le régime de Bourguiba. Issu d’une famille du sud tunisien, le jeune Noureddine monte à Paris à la fin des années 1950. Rapidement, il devient un assidu du mythique « 115 Boulevard Saint-Michel » (siège de l’Union générale des étudiants de Tunisie, l’UGET) et fréquente tout ce que (l’effervescent) Paris compte d’intellectuels, d’universitaires, de politiques, d’écrivains, et d’artistes. Même s’il lutte côte à côte avec les communistes (tendance PCT), les trotskistes, les nationalistes arabes et qu’il est attiré par l’existentialisme de Sartre, Ben Khedher est, avant tout, un militant « indépendant » de gauche dont la priorité reste la lutte contre le pouvoir absolutiste de Habib Bourguiba. En 2002, il revenait sur cette période de son engagement dans une entrevue accordée à Michel Camau et à Vincent Geisser publiée dans l’ouvrage « Habib Bourguiba. La trace et l’héritage. » Il y admettait que le mouvement Perspectives ne luttait pas contre « l’idéologie positiviste et moderniste de Bourguiba », mais bien contre son alignement total sur les positions impérialistes américaines s’agissant du Vietnam et de Cuba. Joliment, il décrivait les militants de gauche de cette époque comme des « enfants illégitimes » de la vision bourguibiste de la politique et de la société. Il est d’ailleurs amusant de constater que ce débat sur l’héritage du Bourguibisme agite, encore aujourd’hui, les milieux de l’opposition tunisienne. En rentrant en Tunisie au milieu des années 1960, Ben Khedher se plonge dans la lecture, l’écriture, le militantisme à temps plein et - ce qu’il appellera plus tard - la « dolce vitae militante ». Noureddine Ben Khedher, Gilbert Naccache, Ahmed Smaoui, Mohamed Charfi - et d’autres militants et militantes - rentrent au pays en y ramenant une liberté de ton jusque-là inconnue. Ils (et elles) organisent des Assemblées Générales étudiantes, publient des journaux et les distribuent de façon clandestine et essayent, sans grand succès, de créer la jonction avec la classe ouvrière. Rapidement, la répression s’abat sur eux. Arrêtés à la fin des années 1960, les leaders de Perspectives connaîtront des fortunes diverses. Ben Khedher sera arrêté et torturé. Il passera onze longues années en prison de 1968 à 1979. À sa sortie, il prend sa distances avec la lutte politique stricto sensu et se consacre à son travail de directeur éditorial de Cérès, une des plus importantes maisons d’éditions du Maghreb. Il prolonge ainsi son combat tout en le déplacement du politique vers le culturel. Ceci dit, il n’hésite pas à prendre position dans les débats politiques. Ainsi - au moment même de l’irrésistible montée du mouvement islamiste à la fin des années 1980 - il déclare à la revue « Le Maghreb » être athée et demande à la société tunisienne de protéger sa liberté de « non-croyance. » Ces dernières années, la politique l’a rattrapé. Outre son engagement (décrit plus haut) au moment de l’emprisonnement de Sihem Bensedrine, il rejoint l’Initiative Démocratique soutenant la candidature de Mohamed Ali Halouani aux élections présidentielles tunisienne d’octobre 2004. Selon les témoignages de ses proches, il a mené ce combat comme tous les autres : avec courage, passion et abnégation.
Ce samedi matin, le corps de Nouredinne Ben Khdher a été enterré. Ce n’est pas le cas des valeurs de liberté et de justice pour lesquelles il s’est toujours battu.
Taïeb Moalla - Journaliste tunisien indépendant Québec (Canada) - Kalima 32, février 2005 |