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Cela fait ... longtemps que tu es parti. Aujourd’hui les internautes de Zarzis sont libres. Je pense que c’est un chouette cadeau d’anniversaire pour célébrer ta mémoire. Tu me diras qu’ils ne sont pas libres, qu’ils ont changé de prison pour aller dans une plus grande mais au moins ils respirent. Je suis allé fouiller mes mails pour exposer quelques unes de tes réponses à nos échanges ; bien entendu la plupart des extraits suivants sont par définition sortis de leurs contextes. Evidemment, c’est un clin d’oeil. Car comme moi, tu n’as jamais supporté que des Salauds Bien Antipathiques balancent leurs correspondances sur le net pour pourrir la situation. Ces mails ne sont pas tous personnels, il y en a certains où nous étions plusieurs en copie.
Peut-être m’en voudront-ils mais je ne pense pas. Comme tu écrivais que « les détenus disent pâloir [1] au lieu de parloir car comme moi, ils ne sont pas bons en francouse », j’ai viré quelques coquilles. J’ai aimé écrire avec toi cet article, cela n’a pas été facile pour toi de le faire et pour moi de t’aider à l’écrire après l’avoir lu. Mais nous avons réussi l’exercice.
« la corruption est vraiment une institution et le passe-temps favori des gardiens et des prisonniers, tout s’achète et tout se vend ! ».
Après tout ces mois de prison, ta force de caractère était intacte pour dénoncer et mettre sur la place publique l’horreur du quotidien dans les prisons. Cette dénonciation va continuer encore et encore jusqu’à que chacun ne puisse pas dire qu’il ne savait pas.
« il faut soutenir les victimes qui se sentent délaissées, le reste n’est que blablabla, plein de bonne volonté et de courage pour la poursuite du chemin »
Le pire c’est l’oubli. Le pire c’est d’être en prison avec personne dehors pour parler de toi. Toi, dont le cas a été médiatisé, tu voulais faire pour les autres en sortant. Et tu as donné, tellement donné pour les autres. Quand j’avais des coups de pompe pour RT, tu m’envoyais des compliments sur le travail fait par tout le monde. Enfoiré. Comment laisser tomber, après ça.
« ils ont collecté aujourd’hui un peu d’argent afin d’envoyer quelques couvertures et vêtements aux jeunes de zarzis, il fait très froid et encore plus froid en prison »
Je râlais déjà sur les difficultés à avoir des informations notamment quand cet hiver-là il a fait si froid et que nous ne savions rien alors qu’il fallait parler de ces jeunes pour qu’ils ne crèvent pas. Un jour, j’ai râlé parce que quelqu’un de bien intentionné avait dressé la liste des prisonniers politiques et les avait classé par ordre alphabétique sur les prénoms et pas les noms. Tu as repris la liste et refait le travail. Tu l’aurais probablement refait ces derniers jours car la liste des derniers prisonniers politiques relâchés a encore été réalisée avec la même bonne volonté mais toujours sans rigueur. Sache quand même que maintenant les photos des personnes accompagnent souvent les articles ou les communiqués. Enfin ! Ne pas oublier un visage alors que les communiqués s’enchaînent.
« il est toujours Decepticus même au cabinet :))) »
Je ne sais pas si Decepticus me pardonnera cette citation. Mais moi, elle m’a éclatée en relisant ta réaction à une des « news » diffusée par notre ami Omar Khayyam. Tiens, parce que l’humour était important pour toi, je joins une photo que tu m’avais envoyée de Moncef Marzouki qui nous a bien fait rire aussi (la photo pas M. Marzouki hein ?!).

« xxxx c’est pour faire chier les cyberflics de merde »
xxxx, parce que je ne peux pas dire ce que tu avais encore trouver pour « faire chier les cyberflics de merde ». Mais toujours à l’affût et avec quelle imagination, tu a inventé sans arrêt des moyens, des canaux pour que nous puissions passer des informations, contourner la censure, les attaques des sites, des boîtes aux lettres ou simplement discuter. Ces imbéciles ont toujours eu un clic de retard et toi un clic d’avance.
« (... )Si alliance il y aura, il faut savoir que sa tâche primordiale est de défendre nos dénominateurs communs comme la levée de la censure n’oublions pas que nos publications s’adressent en grande partie aux tunisiens et que ces derniers sont privés, entre autres, de leur droit d’accéder à une information crédible.
Je présume aussi qu’on a perdu trop de temps surtout sur les forums à essayer de convaincre les autres de donner le meilleur de soi alors qu’il suffisait qu’on leur donne l’exemple avec un travail méthodologique et sérieux.
Une alliance comme la notre, si elle se concrétise bien sûr, peut rallier un nombre impressionnant de webmestres à travers le monde où la censure fait des ravages. »
Un chouette projet qui malheureusement n’a pas vu le jour au moment tu avais proposé cette alliance sacrée entre les webmestres. Nous n’étions peut être pas encore mûrs pour nous allier autour d’un minimum de nos dénominateurs communs. J’espère qu’un jour ce projet se réalisera entre les différents sites d’information car chacun ensuite a travaillé de manière sérieuse et professionnelle mais chacun dans son coin. Les résultats sont là aujourd’hui mais nous sommes encore dispersés, ce qui amoindri notre force de frappe. Enfin sache quand même que malgré nos défauts, nous avons tous réussis à couvrir le SMSI et ce ne fut pas de la tarte de voir déferler des vagues d’informations sur la Tunisie. Nous étions mal préparés alors que nous savions depuis longtemps que le monde entier allait regarder de notre côté pour une fois et qu’une telle occasion ne se représenterait pas avant longtemps. Le SMSI te tenait à coeur, presque autant que la fondue au fromage t’a tenu au ventre un soir de décembre en Suisse. Tu étais dans les têtes de beaucoup de personnes qui t’ont croisé à ces moments là et qui ont vu avec quelle détermination tu voulais faire savoir au monde entier la censure, la vraie, à laquelle est soumise la Tunisie. Le monde entier sait aujourd’hui que nous ne pouvons pas accéder à une information honnête en Tunisie. Le monde entier sait comment le régime de Ben Ali traite la presse et les journalistes, même étrangers. J’aurais aimé que tu vois la gifle que le président suisse a mis au Général Ben Ali en pleine séance inaugurale sur le sol tunisien. La télé tunisienne a censuré en direct l’évènement et malheureusement personne n’a pensé à enregistrer cela car personne ne pouvait imaginer.
« (...) Des populations entières du tiers monde sont sacrifiées à l’autel de la sacro-sainte guerre contre le terrorisme.
Ce constat n’est pas un postulat mais une réalité bien amère que j’ai vécue personnellement lors de mes interrogatoires à la brigade de lutte contre le terrorisme et dont je garde des séquelles indélébiles jusqu’à présent.
Salem Zirda (Expulsé des USA), Belgacem Naouar (l’oncle du Kamikaze de Djerba)... et les internautes de Zarzis ont subis au nom de cette lutte sacrée au terrorisme les plus pires des traitements que peut endurer le corps d’un être humain et surtout sa dignité et il est temps que les démocraties occidentales abandonnent cette politique de « deux poids, deux mesures » incompatible avec la défense et la promotion de la culture des droits de l’homme. (...) »
Extrait de « La sous-traitance de la torture »
Zouhair Yahyaoui
Ben Arous - Tunisie
Jeudi 9 septembre 2004
J’ai repris cet extrait d’un article reçu via une des nombreuses listes de diffusion que tu as créées pour montrer que Zouhair ce n’était pas qu’un symbole de la cyberdissidence tunisienne mais aussi un homme qui, malgré ses souffrances vécues, avait des idées et qui les défendait bec et ongles. Que tu militais activement sur le terrain, sur tous les terrains que tu pouvais conquérir. Car si on t’a privé de ta liberté pendant de trop long mois, en sortant de prison, tu étais toujours l’homme libre qui y était entré. Libre dans ta tête, dans tes actes, dans tes paroles, même les plus provocantes et les plus violentes contre les ennemis de la liberté, tous les ennemis et pas uniquement le régime tunisien.
« N’oubliez pas que c’est grâce à elle * que TUNeZINE a survécu. »
* Sophie
Tunezine est resté le site de Zouhair comme tu l’avais imaginé et bricolé. Il y a eu un énorme travail derrière la vitrine pour qu’il soit le plus opérationnel possible. Nous ne pourrons pas oublier que Sophie a porté le site à bout de bras jusqu’au bout.
Voilà ... Je ne sais plus quoi dire, ni quoi écrire. D’ailleurs, je pense que c’est la dernière fois que j’écris sur toi, pour toi car c’est difficile.
Tu nous manques.
Hasni
PS : « S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. »
(Pierre Desproges) |