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L’Audace de Tunisie, Novembre 2004 Édito signé Khaled Ben M’Barek
Voilà donc ces fameuses "élections" terminées, comme prévu depuis... 1987. Il fallait faire preuve de la plus grande naïveté pour s’attendre à ce que le général Ben Ali cède le pouvoir d’une manière ou d’une autre sans y être contraint. Désormais, sauf révolution de palais, accident ou incapacité physique, il va nous gouverner pour la décennie à venir. Soit jusqu’à son soixante-dix-neuvième printemps au moins. Pour la suite, il aura tout loisir de bidouiller "sa" Constitution pour annuler la clause qui limite l’âge de la candidature à la magistrature suprême à 75 ans et ainsi rester sur la poitrine des Tunisiens jusqu’à ce que mort s’ensuive. Nulle illusion n’est à se faire à ce propos. Cependant, Ben Ali a lamentablement échoué à légitimer son quatrième mandat par les urnes, à défaut de le faire avaliser par la Loi. Sur ce point, l’opposition - la vraie - a rempli sa mission. L’Histoire ne se souviendra de Zine Ben Ali que comme d’un usurpateur, selon le terme préféré de M. Marzouki. Ainsi, contrairement aux apparences, le général n’a pas gagné et l’opposition authentique n’a pas perdu. Loin s’en faut même. Le simulacre électoral a été mis à nu par le mot d’ordre du boycott total ou partiel, lancé par le CPR, le FDLT, le PCOT et Ennahdha, bientôt rejoints par le PDP. L’entreprise si patiemment préparée sera éventrée par l’ensemble des médais internationaux crédibles, avant même le déroulement du "scrutin". Y compris par des médias habituellement enclins à fermer les yeux sur les agissements de la tortiocratie. De l’avis général, ces "élections" étaient une « formalité » (Le Figaro du 22/10). Les règles du jeu étaient pipées à la base et il n’y a pas eu de campagne électorale, à part celle de « M. 99 % » (Libération du 22/10). Le même journal titrait en première page sur « Ben Ali à vie » (23/10). Ceci lors même que, selon Le Figaro, « le président tunisien s’arme pour gagner la guerre de l’information. » (23/10) Et de quelle manière ! Nombre de journaux à gages ont été mis à contribution pour commercialiser la mascarade, notamment dans le monde arabe. Des pressions directes ont amené l’illustre Al Jazeera à déprogrammer coup sur coup - après les avoir annoncées à l’écran et mentionnées sur son site web - deux émissions consacrées aux prétendues élections. Dans son édition du mois d’octobre, le Nouvel Afrique-Asie, donnant dans la prostitution politique à laquelle Simon Malley s’est habitué, consacre à la Tunisie un encart de 32 pages manifestement reçu tel quel des services de propagande du pouvoir. Mais tout cela n’avait servi à rien. Les faux témoins, comme l’ancien bâtonnier véreux Abdelwaheb El Béhi et son prétendu Observatoire des élections, n’ont réussi qu’à conforter les observateurs objectifs dans leur conviction que le Tunisien, même lorsqu’il vote, ne le fait que par peur. « Sait-on jamais s’ils n’ont pas disposé des caméras dans l’isoloir ! », murmurait ainsi un électeur averti à l’oreille du correspondant de France Presse (24/10). Le lendemain des élections, les « félicitations » d’usage n’ont pas suffi à empêcher que ne s’exprime une exaspération internationale face au détournement du vote populaire. La position la plus remarquée aura été celle des Américains, faisant connaître leur « préoccupation » face aux « graves défaillances » qu’a connues ce "scrutin". Cela revient pratiquement à ne pas en reconnaître le résultat. De mémoire de Tunisien, c’est la toute première fois qu’une critique occidentale à l’égard de Tunis prend une telle ampleur. Or, dans un pays comme l’Ukraine, lorsque - sans aller jusqu’à la mascarade - « la campagne électorale est marquée par des pressions sur les médias et des intimidations policières », les États-unis, juste une semaine après les "élections" tunisiennes, évoquent tout de suite « de possibles sanctions... » (AFP, 31/10) Si l’Amérique se montre aussi conciliante avec le régime du général Ben Ali, si M. Chirac félicite le despote tunisien sans réserve ni prudence, c’est pour deux raisons essentielles interne et externe. La première est que la Tunisie n’a pas été capable de présenter au monde une alternative, fût-elle lointaine, au régime du général Ben Ali. La mission de tous les démocrates sincères, à quelque bord qu’ils appartiennent, sera de réaliser un minimum vital d’unité de l’opposition autour de ce qui rapproche toutes ses composantes, de façon à prévoir à court terme des activités communes, voire une forme d’organisation unitaire, susceptibles de lui conférer la crédibilité qui lui manque du fait de ses divisions intestines. La seconde raison c’est que le pays est pris dans les rets de l’Accord d’association avec l’Union européenne, où il fait figure à la fois de laboratoire d’essais et de vitrine d’exposition pour assurer la promotion de ce type d’accord auprès des autres pays du pourtour méditerranéen et au-delà. Une critique adressée au pouvoir pourrait écorner le « miracle » ainsi protégé derrière des vitrages blindés. En d’autres termes, auprès de ces gens-là, les Tunisiens ont un statut de cobayes... Si la perspective d’une opposition qui fait son travail continue à s’éloigner à chaque fois, qu’on a l’impression de nous en rapprocher, ramenant le dossier tunisien à la case de départ des Droits de l’Homme, notre délivrance sera retardée d’autant. Qui pourrait prendre le risque d’endosser une telle responsabilité ?
Khaled Ben M’barek L’Audace n° 117
L’Audace de Tunisie, N° 117, Novembre 2004, est dans les kiosques
L’Edito signé Khaled Ben M’Barek relance le débat en des termes existentialistes : "Il y a une vie après le 24 octobre". Puis un dossier politique : "L’opposition et la société civile s’expriment dans L’Audace" au sujet du simulacre d’octobre, avec surtout un "Haro sur l’usurpateur" de Moncef Marzouki, "Et maintenant et demain ?" de Mustapha Ben Jaafar et "La Nakba de l’oposition tunisienne" de Hédi Yahmed, ainsi qu’une couverture de la réunion de Genève. On trouve dans ce numéro un Supplément détachable de quatre pages consacré au livre de Sihem Ben Sedrine et Omar Mestiri : "L’Europe et ses despotes : Quand le soutien au modèle tunisien dans le monde arabe fait le jeu du terrorisme islamiste". Les auteurs répondent aux six questions du diercteur en chef. L’Audace est aussi riche en ces informations concernant la famille royale et de ses extravagances : Kais Ben Ali et le jardin municipal de Monastir, Nabil Abid dans les géôles après avoir critiqué l’apparition officielle de Leila Trabelsi dans la campagne présidentielle, les déboires de Mohamed Ayed et la spoliation avortée des établissements Bouebdelli, anciennement "Jeanne d’Arc", situés Avenue Mohamed V à Tunis qui faisaient rêver "la famille" pour une opération immobilière. La plume déchaînée clôt le tout avec un titre qui fait peur, signé Slim Bagga : "La Tunisie est colonisée"...
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