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« Nous sommes tous des orphelins »
Reportage - Baudouin Loos Envoyé spécial à Ramallah Le Soir - Bruxelles 12 - 11 - 2004
Ramallah ressemble à une ville morte ce jeudi. Les quelques taxis qui traversent la capitale palestinienne faisant fonction doivent seulement éviter les quatre ou cinq feux de pneus allumés en pleine rue par de tout jeunes adolescents. Leur façon à eux de saluer la mémoire de Yasser Arafat, chef historique de la révolution palestinienne, dont le décès a été officialisé à Paris avant l’aube, après quinze jours d’une agonie dont on ne connaît toujours pas les raisons médicales précises. Un seul quartier vit encore aujourd’hui : au nord de la ville, le plateau où se trouve la fameuse « Mouqata », le quartier général de l’Autorité palestinienne où vivait « Abou Ammar », en résidence surveillée par l’armée israélienne depuis décembre 2001. Quelques centaines de curieux font les cent pas devant l’entrée principale du QG, deux hectares entourés par un mur de béton. Une étrange ambiance émane de la ville, qui profite d’un soleil timide. Un groupe de jeunes scouts palestiniens munis de keffiehs improvise un petit défilé en chantant un hymne à la gloire du « raïs » disparu. Plus près de l’entrée, une dizaine de vieilles femmes entonnent un chant traditionnel funéraire. La porte métallique coulissante s’ouvre à intervalles irréguliers pour laisser entrer ou sortir de grosses limousines aux vitres teintées. Un cordon serré de policiers habillés de kaki empêche tout quidam d’approcher. Les plus débrouillards des cameramen se sont nichés, moyennant rétribution, sur le toit des maisons avoisinantes. Pour saisir les travaux entendus derrière le mur. Le ballet de bulldozers et de camions transportant des lots de pierres blanches confirme que l’érection d’un mausolée sur l’esplanade de la Mouqata bat son plein. Les Palestiniens présents en rue manifestent une grande sobriété. Pas de larmes. Pas de critiques non plus. Le deuil est de mise, et il n’est pas venu par surprise, les événements depuis deux semaines ne laissaient guère de doute sur la nature de l’échéance. Le chant d’un muezzin, dans l’enceinte protégée, se fait soudain entendre, amplifié par de puissants haut-parleurs. Une voix basse qui donne le frisson. En contournant le QG de quelques centaines de mètres, l’entrée secondaire permet, grâce à des gardes tolérants, d’approcher l’arrière du bâtiment de la Mouqata. Cette partie-là n’a pas été reconstruite depuis les bombardements israéliens de 2002. Deux policiers prennent le thé au premier étage de ce qui fut une pièce. Il ne reste que le mur arrière et quelques mètres carrés ; devant eux, le vide. La scène fait penser au Beyrouth des années quatre-vingt. Apparemment, les Palestiniens ont décidé de conserver ces ruines en l’état, à titre de témoignage, pour l’Histoire. Toutes les personnes interrogées, bien que fières que le « Vieux » - comme les Palestiniens l’appelaient familièrement - reposera à Ramallah, insistent pour dire que la Mouqata ne constituera qu’une demeure provisoire. Avant que les restes du « raïs » soient transférés, un beau jour, sur l’esplanade des Mosquées, le lieu saint musulman (également vénéré par les Juifs), quand la Palestine sera indépendante avec Jérusalem-Est comme capitale, dit l’antienne. Pourtant, après bien des hésitations, il semble que la solution « Mouqata » satisfasse beaucoup de monde. Et le soulagement israélien - et sans doute palestinien - concerne le souci de sécurité pour les personnalités mondiales qui auraient pu venir rendre un dernier hommage au raïs décédé : depuis que l’Égypte a offert d’héberger une cérémonie à l’aéroport du Caire (lire ci-dessous), on sait que le niveau des représentations restera assez modeste à Ramallah. « Arafat désirait être enterré sur l’esplanade des Mosquées. C’est légitime de son point de vue de musulman très observant », nous dit une source diplomatique européenne. « Israël se serait grandi en acceptant, ce qui eût été un geste d’ouverture exceptionnel envers les Palestiniens. Mais il n’est guère malaisé de comprendre que tout n’est pas rationnel ici : pour les Israéliens, c’était très difficile d’accepter cette perspective. Ce n’était pas une raison pour un ministre comme Tommy Lapid de mettre de l’huile sur le feu en lançant que « à Jérusalem, on enterre les rois juifs et non les terroristes palestiniens », comme il le fit il y a quelques jours. » Selon le journal israélien « Haaretz », Ariel Sharon a même tancé son ministre pour ce peu diplomatique commentaire. Le ballet des taxis autour de la Mouqata n’en finit plus. La plupart d’entre eux arborent de grands portraits du défunt sur la lunette arrière. Le nôtre, une fois à la lisière de Ramallah, tente, tel un politologue averti, une explication sur l’ambiance étrange qui enveloppait la ville en ce premier jour d’un deuil national qui doit en durer quarante : « Vous savez, les gens mènent une vie infernale depuis cette Intifada : une situation économique et sociale désastreuse, des invasions israéliennes sanguinaires et aucun espoir à l’horizon. Et de poursuivre : Ils avaient perdu le contact avec le leadership à propos duquel beaucoup d’histoires de corruption, de favoritisme et d’autoritarisme circulent, et ce sont encore les Israéliens qui ont relancé la popularité d’Arafat en l’humiliant ici par cette espèce de résidence surveillée. De toute façon, nous nous sentons tous un peu orphelins, quoi que nous pensions les uns et les autres de lui, car nous venons de perdre notre père. Et un père, c’est irremplaçable, n’est-ce pas ? »
Ramallah crie sa douleur
Reportage Baudouin Loos, Envoyé spécial à Ramallah Le Soir - Bruxelles 13 et 14 - 11 - 2004
La foule est arrivée par grappes d’hommes dès le matin. Chaque voiture arbore son poster de Yasser Arafat, le père de la nation palestinienne, celui que l’on enterre ce vendredi. Le dernier cri : une grande photo du défunt avec Jacques Chirac, et ces mots : « Merci à la France ! » Les premiers arrivés ont pu entrer dans le périmètre de la Mouqata, le désormais célèbre quartier général de l’Autorité palestinienne. Un soleil radieux illuminera toute la journée. Une intense nervosité semble imprégner l’atmosphère. A l’extérieur de la Mouqata pour le moment fermée, les rues avoisinantes s’emplissent rapidement d’une masse de gens qui cherchent une entrée. De nombreux jeunes ont pris les murs d’assaut et restent perchés au-dessus, en mauvais équilibre. Très minoritaires, les femmes se partagent entre celles qui ont choisi la robe traditionnelle de cérémonie, très colorée, et celles fidèles au tailleur à l’occidentale. Çà et là, des groupes de jeunes lancent des cris à répétition. « Par notre sang et pour toi « Abou Ammar », nous libérerons Jérusalem ». Nous tentons d’entrer par le parking des invités de marque. Quelques dizaines de jeunes ont eu la même idée. Vite, ils avisent un mur de trois mètres surmonté d’un grillage lui-même couronné d’une triple ligne de barbelés. Un premier réussit à franchir l’obstacle, malgré les soldats de faction, peu zélés pour circonvenir tant d’enthousiasme. Enhardis par la scène, bientôt plusieurs dizaines de jeunes hommes l’imitent. Près de nous, un homme lâche : « C’est par amour d’Arafat ! ». Les personnalités diplomatiques arrivent. Nous les suivons et pénétrons bientôt sans problème. En un quart d’heure, nous voici sur l’escalier du bâtiment de la Mouqata où Arafat vécut reclus pendant ces trois dernières années. Les dignitaires défilent devant nous. Tous les dirigeants palestiniens locaux, bien sûr. Mais aussi les innombrables chefs religieux de Jérusalem, y compris les incalculables obédiences chrétiennes en grande tenue, depuis les catholiques jusqu’aux éthiopiens en passant par les coptes, les syriaques, les chaldéens, etc. Quelques Palestiniens d’Israël aussi, des figures connues comme Mahmoud Darwich, le plus grand poète palestinien vivant, ou le père Choufani, de Nazareth. Le journal « Haaretz » a annoncé que seule la petite dizaine de députés arabes israéliens ferait le déplacement d’Israël. Les consuls généraux d’Occident (qui ont rang d’ambassadeurs) arrivent aussi. Les hauts bâtiments d’en face arborent quatre immenses portraits du défunt. Trois photos classiques, où l’on voit le « raïs » saluer la foule, sourire aux lèvres, puis une dernière photo, sur laquelle on le voit regarder vers la gauche, vers Jérusalem en l’occurrence, avec un regard inquiet... Depuis le début, un imam chante le Coran d’une voix monocorde amplifiée par d’improbables baffles. Non loin de nous, un très vieil homme, minuscule et tout maigre, le visage en lame de couteau mangé par une barbe blanche bien taillée, agite un drapeau noir devant chaque visiteur. La foule, sur l’esplanade de la Mouqata, ne cesse de grandir. Les services de sécurité ont dû ouvrir les portes, sans doute. Soudain, des cris, bientôt suivis par des mouvements de foule : des moteurs d’hélicoptères s’entendent dans le ciel. Ce sont bien les deux engins prêtés par la Jordanie. L’un d’eux transporte le cercueil du vieux chef palestinien. Dès l’atterrissage, c’est la cohue. Indescriptible, bien sûr. Nous tentons de nous approcher de la scène. Près des hélicoptères, il n’y a que des jeunes hommes. Mais des milliers, enfiévrés, frénétiques. De partout éclatent des tirs de kalachnikovs, parfois en longues rafales. Les policiers éprouvent le plus grand mal à faire reculer la foule. Pendant quelques minutes, on a pu croire qu’elle voulait s’emparer de la dépouille mortelle de son héros. Vingt bonnes minutes seront nécessaires pour dégager le cercueil recouvert du drapeau palestinien vert, rouge, blanc, noir et lui frayer un chemin vers le mausolée construit à la hâte depuis deux jours. Le bruit circule que les pierres qui le composent viennent de la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem, là où Arafat eût tant voulu reposer. Nous croisons, un peu perdue dans la foule agitée, Louiza Morgantini, une députée européenne italienne qui s’est beaucoup démenée pour la cause palestinienne. Plus loin, nous tombons sur Ali, une vieille connaissance de Sakhnin, une petite ville palestinienne de Galilée, en Israël. Un radical hostile à tout compromis. Nous nous étonnons de sa présence pour le dernier voyage d’un chef qu’il n’a jamais cessé de critiquer. « Je voulais venir, dit-il. Nous enterrons le dernier grand chef arabe. Malgré ses erreurs, il restera celui qui osa poser une limite aux concessions face à Israël et aux États-unis. A Camp David, il résista héroïquement aux pressions pour qu’il sacrifie Jérusalem et les réfugiés. Je crains que ses successeurs, des gens comme Abou Mazen, n’aient pas sa carrure ». Peu à peu, le calme reprend ses droits. La foule hésite à se disperser. Quelques tirs retentissent encore, sporadiquement. Arafat aurait aimé ses funérailles ! Le petit sourire de l’homme grisonnant qui nous interpelle en dit long : « Dites-moi quel chef d’État arabe, et même dans le monde, aurait attiré tant de monde à ses funérailles ? Nous tournons une page importante de notre histoire, mais Arafat contrôlera le leadership palestinien depuis sa tombe : il a posé les termes du compromis possible avec Israël, et personne n’osera les transgresser... »
Un parfum de poison tenace
Reportage - Baudouin Loos, Envoyé spécial à Ramallah Le Soir - Bruxelles 15 - 11 - 2004
Elle court, elle court, la rumeur. Et elle est tenace. Rares, en effet, sont les Palestiniens qui ne croient pas que Yasser Arafat n’ait été empoisonné. Par Israël, bien sûr. Et les commentaires des uns et des autres, n’aident pas à lever les hypothèques. En rue, il s’agit d’une évidence pour la plupart des gens. En cause, d’abord, le manque total d’informations crédibles sur les causes effectives du décès du « raïs », jeudi à l’aube. Un silence tonitruant des autorités médicales françaises de l’hôpital militaire de Percy où « Abou Ammar » - le nom de chef de guerre de Yasser Arafat - a passé les derniers jours de sa vie. Une petite visite à la principale radio privée de Ramallah, « Aji-al » (25 employés, dont 4 journalistes), créée en 1998, confirme le malaise. Depuis la mort du « raïs », la radio n’émet plus que des versets coraniques chantés, des informations et des témoignages par micro-trottoir ou par téléphone. « Evidemment, nous dit Samah, une jeune journaliste, la thèse de l’empoisonnement revient souvent dans les commentaires puisqu’elle est vraiment très répandue. » Le Hamas, le principal mouvement islamiste palestinien, s’est rué sur l’occasion pour attaquer l’État juif : « Israël a empoisonné Arafat en utilisant des collaborateurs palestiniens, pour donner un message au monde arabe sur le sort qui attend ceux qui refusent ses conditions », a dit, de son exil, Khaled Mechal, un de ses chefs. Mechal a de l’expérience : en 1997, il avait été victime à Amman d’un attentat du Mossad, dont deux agents lui avaient inoculé un sérum mortel. Fou de rage, le roi Hussein de Jordanie, à l’époque, avait menacé le Premier ministre israélien Binyamin Netanyahou d’une rupture des relations diplomatiques, forçant celui-ci à faire parvenir d’urgence l’antidote salutaire (et obtenant en outre la libération par Israël du cheikh Yassine, chef spirituel du Hamas). L’Autorité palestinienne, dans un premier temps, a catégoriquement démenti la thèse de l’empoisonnement. Entre autres, Nabil Chaath, ministre des Affaires étrangères, avait, de Paris mardi, déclaré que les médecins français avaient « totalement exclu l’empoisonnement ». Toutefois, ce samedi, sur la plaine de la Mouqata, où repose désormais Yasser Arafat, nous avons rencontré Abdallah Abdallah, vice-ministre des Affaires étrangères (lire l’interview ci-dessous), dont le discours est plus nuancé : « Nous ne disposons pas des conclusions des médecins, nous dit-il. Nous ne savons pas sur quoi sur base le Hamas pour faire des accusations que nous ne ferons pas sans preuves. Mais, si les médecins ne trouvent aucune raison à la mort du président Arafat, il est probable qu’il aura été empoisonné... » Les autorités israéliennes ont, dès les premières rumeurs, opposé un démenti catégorique aux allégations d’empoisonnement. Et, grincent certains analystes, on voit mal pourquoi le Premier ministre Ariel Sharon aurait voulu se débarrasser d’un homme, Yasser Arafat, qu’il avait réussi à diaboliser pour faire passer sa politique préférée selon laquelle « il n’y a pas de partenaire palestinien pour faire la paix ». La plupart des commentateurs israéliens estiment d’ailleurs qu’avec la disparition du « Vieux », Sharon se retrouve devant l’obligation, désagréable pour lui, de devoir prendre langue avec le nouveau leadership palestinien. Par ailleurs, le témoignage du médecin personnel d’« Abou Ammar », le Jordanien Ashraf Kurdi, mercredi sur la télévision arabe Al Arabiya, est venu plus encore brouiller les cartes. « Il a déclaré qu’Arafat n’était pas malade quand il est venu l’examiner d’Amman, il y a quinze jours, nous raconte un étudiant à la Mouqata. Mais il a aussi indiqué qu’à son arrivée, il n’était pas le bienvenu de la part des autorités palestiniennes, qui l’ont fait attendre. Et qu’il a dû insister et rappeler qu’il soignait le « raïs » depuis vingt-cinq ans pour qu’on le laisse voir le président... » Tout ce malaise n’eût pas germé si les médecins français ne s’étaient pas retranchés derrière le secret médical, seulement confié à la famille. Souha Arafat, la très controversée épouse du défunt, sait-elle la vérité ? En cas d’empoisonnement, pourquoi se tairait-elle ? Quels que soient les commanditaires, Israël ou certains dans l’entourage d’Arafat, ce sont des parties avec qui la Palestinienne a des comptes à régler. Alors différentes explications sont lancées. Souha respecterait la raison d’État. Ou les médecins français, devant l’énormité de leur découverte, auraient été contraints au silence total pour la même raison. Il reste vrai que l’absence d’informations claires - alors que, en temps normal, les diverses analyses subies par le plus célèbre patient de l’hôpital de Percy auraient dû parler - laisse la voie ouverte à toutes les spéculations. Ainsi, personne, ou très peu de monde, ne sait si les appareils qui maintenaient Arafat en vie ont ou non été débranchés. Pourquoi ne nous dit-on pas la vérité ? Cette question revient sur toutes les lèvres à Ramallah.
Abdallah renvoie Israël au pied du mur
Entretien - Baudouin Loos Envoyé spécial à Ramallah Le Soir - Bruxelles 15 - 11 - 2004
Abdallah Abdallah est vice-ministre palestinien des Affaires étrangères. Faute de preuve, il qualifie d’ « hypothétique » un empoisonnement de Yasser Arafat. Il en appelle par ailleurs à la communauté internationale pour l’organisation d’élections démocratiques. Après le décès de Yasser Arafat, Palestiniens et Israéliens semblent se rejeter la balle quant à savoir dans quel camp elle se trouve... Il existe un plan pour mettre fin au conflit : la « feuille de route » parrainée par le Quartette (États-unis, Europe, Russie et ONU) et qui a même été intégrée dans une résolution du Conseil de sécurité, la résolution 1515. Elle contraint les deux parties. Nous avions commencé à remplir certaines de nos obligations, mais Israël n’y a jamais songé sérieusement. Au lieu de respecter un cessez-le-feu mutuel menant aux autres phases, Israël n’a eu de cesse de renforcer ses attaques contre nos territoires et d’ériger ce mur illégal sur le sol palestinien occupé. Israël pourrait montrer son sérieux en arrêtant ses incursions militaires, en levant le bouclage et les check-points qui affectent la vie quotidienne des Palestiniens et, enfin, revenir à la table des négociations. Ariel Sharon estime que vous devez d’abord mettre un terme au terrorisme... Nous sommes occupés, donc la résistance est légitime. Croyez-vous que les bombes lancées par les avions israéliens et les obus de char ne sont pas du terrorisme d’État ? Nous condamnons la terreur, mais qui donc, dans le monde, condamne les attaques israéliennes, les destructions de maisons, les assassinats, etc. ? Quant au plan unilatéral de Sharon de désengagement (de la bande de Gaza), il ne nous rapproche pas de la paix puisqu’il ne se fonde pas sur un partenariat mais veut dicter aux Palestiniens la solution israélienne. Êtes-vous capables de mettre au pas les milices qui pratiquent le terrorisme ? Israël s’est acharné sur nos forces, détruisant tout. Il faut savoir que pas un seul poste de police palestinien est encore debout ! Même nos prisons ont été rasées, nous ne pourrions même pas mettre sous les verrous les prisonniers que nous ferions. L’Union européenne et l’Égypte nous ont proposé de nous aider à refaire nos infrastructures en ce domaine, ce qui est positif. Mais Israël doit y mettre du sien : s’il arrête de nous attaquer, nous serons capables de mettre fin aux violences. L’Autorité palestinienne insiste pour tenir des élections dans les soixante jours. Est-ce réaliste sous une occupation qui empêche toute liberté de mouvement ? Nous avons un vide du pouvoir et nos lois fondamentales nous obligent à tenir ce scrutin dans les soixante jours. Nos institutions sont démocratiques et c’est un sujet de fierté pour chaque Palestinien. Arafat n’a pas voulu imposer de successeur car il estimait que c’était au peuple de le désigner. Mais l’occupation, de fait, constitue un obstacle majeur. On ne peut voter sous les fusils israéliens. Notre comité électoral doit nous remettre un rapport dans les quinze jours et nous fera des recommandations. Israël doit retourner aux lignes de septembre 2000 (avant l’Intifada). Il est clair que nous avons besoin de la communauté internationale pour y arriver. Celle-ci se mobilise pour faire des élections en Afghanistan, en Irak, pourquoi pas chez nous ? Il est trop tôt pour dire ce que nous ferons si Israël refuse de se retirer de nos territoires, mais il reste que nous devons tenir ces élections.
La Palestine votera, mais pour qui ?
Reportage - Baudouin Loos Envoyé spécial à Jérusalem Le Soir - Bruxelles 15 - 11 - 2004
Comme une douche froide. Le calme qui prévalait dans les territoires palestiniens depuis le décès de Yasser Arafat, jeudi, a été brisé par un grave incident à Gaza, dimanche soir. L’irruption d’un groupe de militants armés dans une soirée de condoléances organisée en présence de Mahmoud Abbas (Abou Mazen), devenu numéro un de l’OLP depuis la disparition d’« Abou Ammar », s’est transformée en brève fusillade qui a coûté la vie à deux membres des services de sécurité. Certes, Mahmoud Abbas et Mohammed Dahlan, ancien chef de la sécurité préventive à Gaza également présent, ont tôt fait de démentir qu’ils avaient été victimes d’une tentative d’assassinat. Personne, pourtant, n’interprète autrement l’événement : les assaillants, se réclamant de la mémoire d’Arafat, ont insulté Abbas et Dahlan, traités d’ « agents américains », avant que les choses tournent au vinaigre. Pour les observateurs, la preuve est faite, s’il le fallait, que la légitimité et la popularité de Mahmoud Abbas restent à ce stade pour le moins douteuses. Il est vrai que la plupart des caciques de l’OLP charrient une réputation détestable dans les territoires palestiniens - ils sont notamment considérés comme tout à fait corrompus. « La très luxueuse maison qu’Abbas s’était fait construire à Gaza à son retour de Tunis dans les années 90 en avait choqué plus d’un », confie une coopérante européenne à Gaza. Mais il y a aussi la politique : Mahmoud Abbas est un des rares dirigeants palestiniens à avoir condamné la militarisation de l’intifada et à en avoir décrété l’échec... En outre, il a le « privilège » d’être dans les bonnes grâces américaines : un sérieux handicap dans la société palestinienne. Dans ces conditions, les présidentielles et législatives annoncées pour le 9 janvier semblent sinon compromises du moins compliquées. Pourtant, la plupart des analystes palestiniens consultés préfèrent garder la tête froide. « Des événements de ce genre ne devraient pas arriver, juge Raji Sourani, qui dirige un influent centre pour les droits de l’homme à Gaza. C’est le résultat de la condamnable multiplication des groupes armés. Mais cela n’annonce en rien une guerre civile, selon moi. Au contraire, je suis plus qu’heureux de la manière civilisée dont nous, Palestiniens, avons pour le moment géré la crise de l’« après-Arafat » : les dirigeants ont suivi les lois de base à la lettre. Et donc, nous aurons des élections, comme prévu par les textes, deux mois après le décès du président. » Pour Haidar Abdel Chafi, ce médecin vétéran de l’OLP (bientôt 86 ans !), la situation actuelle est « pleine de menaces en raison du manque d’organisation et d’ordre. Ce dont nous avons besoin, nous dit-il de Gaza, c’est que toutes les forces politiques palestiniennes se réunissent dans un corps, qu’on pourrait appeler l’Autorité nationale palestinienne, de façon à générer des résolutions démocratiques qui soient la traduction des aspirations des différents groupes, lesquels s’engageraient ainsi pour l’avenir avant les élections. » Les élections ! L’un des sujets d’inquiétude de la population tient justement en l’absence évidente de personnalités qui suscitent la confiance. Les visites effectuées à Ramallah, Hébron et Jérusalem-Est confirment cette impression. Tous les Palestiniens interrogés se disent désireux de voir tenues des élections (et fiers qu’Arafat n’ait pas imposé un héritier), mais, à la question « Pour qui voteriez-vous si vous aviez un choix totalement libre ? », les mines se font dubitatives. Aucun nom ne vient spontanément à l’esprit des gens. Parfois, rarement, sont cités deux hommes politiques, au profil problématique : Marwan Barghouti, emprisonné à vie en Israël, et Farouk Kaddoumi, numéro un du Fatah, mais qui n’a jamais accepté le processus de paix d’Oslo et n’a plus remis les pieds en Palestine depuis des décennies. « C’est exact, nous dit Bernard Sabella, professeur de sociologie à l’Université de Bethléem. Il n’y a pas quelqu’un dont l’agenda rassemble le peuple. Cela montre une société en crise, aux prises, en outre, avec un occupant, Israël, qui ne donne rien, qui continue l’extension de la colonisation et nous confine dans des villes-bantoustans. En tout cas, il faut que tout le monde comprenne que les élections doivent être démocratiques, pas faites pour couronner un seul homme comme Abou Mazen, par exemple. Il faut qu’un choix véritable soit offert aux électeurs. » De Gaza, Raji Sourani considère aussi que des conditions doivent être remplies pour rendre le scrutin crédible : « On ne parlera pas d’élections démocratiques si Israël continue ses incursions militaires en territoires palestiniens et ses assassinats politiques, s’il ne libère pas les prisonniers politiques, s’il ne lève pas le siège des villes et villages, s’il n’autorise pas le vote des Palestiniens de Jérusalem et s’il ne permet pas les libertés de mouvement et d’expression. » Tout un programme... |