 Que pourrait apporter un nouveau titre à la presse tunisienne, et de surcroît édité dans la Diaspora ? Quelle réponse y apporter lorsque le vide est cinglant ?! La Tunisie souffre d’un étouffement généralisé de la parole libre et critique, en net recul en rapport à l’âge d’or de la presse tunisienne. Le constat est partagé par tous, y compris dans les hautes sphères de l’État. Vieux réflexe d’autocensure, disent les autorités, ultime expression de la censure, répliquent les défenseurs de la liberté. Un bâillonnement des plus violents comme le pays n’en a jamais connu dans son histoire moderne. Le « Combattant suprême » interdisait les journaux après les avoir lus, « l’artisan du changement » les interdit sans se donner la peine de les lire’, selon l’heureuse formule de l’infatigable Om Ziad, figure emblématique de l’ancienne presse libre des années 70 et 80. Le résultat est ce vide cuisant, cette inconsistance profonde et l’absence de tout débat digne de ce nom, voire une désinformation des plus inquiétantes. Engendrant ou révélant la démission et l’asphyxie de l’élite, des intellectuels, des universitaires, et simplement de tout esprit libre. Certains journalistes se résignent dans le silence, à l’instar d’un Khaled Tebourbi, une autorité en soi, une mémoire, une des plus belles plumes que la Tunisie n’ait jamais connue. Il en est contraint à abandonner son art, à rester chez lui et à attendre la fin... Pourtant, Khaled n’écrivait pas de la subversion, il s’occupait de musique, de culture et de sport. Mais que faire lorsque le contrôle s’exerce sur tous les domaines de la vie ? La Tunisie de l’Information, jadis florissante et bouillonnante, pionnière dans le Maghreb, et au-delà dans le monde arabe, dégringole aux derniers rangs. La responsabilité en incombe, certes, au premier chef, au régime issu du « changement » du « 7 novembre 1987 », mais aussi à nous tous, nous autres tunisiens, qui sommes si étrangement résignés. La démission du tunisien ne peut être surpassée que par l’engagement du Tunisien. Un engagement républicain pour la Liberté, la Démocratie et la Dignité. Cela passera indéniablement par une autre idée de l’avenir d’une nation ancrée dans ses racines, mais résolument ouverte. Le Tunisien du 1erfévrier 1907 (fondé par Ali Bach Hamba sous le protectorat français) a bien su défendre l’identité d’une nation, les intérêts des Tunisiens, « faire connaître leurs besoins et leurs aspirations », il a été « leur porte-parole en attendant (qu’on) leur donne le droit de faire entendre leur voix ». « Il ne faut pas attendre, il faut savoir patienter », disait un des plus célèbres des philosophes de notre temps, Jacques Derrida -aujourd’hui décédé-, dans le sens d’un temps « actif ». Pour ce faire, et comme Le Tunisien de 1907, ce Tunisien de 2004 « n’ouvrira jamais ses colonnes aux luttes stériles et aux violentes polémiques de personnes », mais « il relèvera énergiquement toute attaque injuste dirigée contre nos compatriotes, sans toutefois chercher à cacher leurs torts ». Et « nous consacrerons surtout nos efforts au travail fécond, à l’étude méthodique et persévérante de toutes les questions intéressant la population ». Tel est le lien avec nos aïeux, un siècle après. Le Tunisien ambitionne de retrouver cette vitalité de l’information, d’une nation souveraine et unie. La Tunisie d’antan, où Bach Hamba, le Directeur « moderniste » du Collège « réformé » Sadiki se liait avec le cheikh Thaalbai de l’Université « traditionaliste » de La Zeitouna, pour défendre la même cause. Cette Tunisie-là, où les intellectuels de tous bords se battaient pour la dignité et le bien-être d’une nation. Cette Tunisie là, où la vie ne s’était pas arrêtée à la suspension du Tunisien, sous la chape de plomb, abattue avec le couvre-feu d’Alapetite, un certain 7 novembre, celui de 1911, ironie de l’histoire... Cette Tunisie-là qui s’est révoltée, toute entière, l’hiver 1912, suite à la mort d’un jeune tunisien écrasé par le tramway. Et qui vit l’une des premières désobéissances civiles du monde moderne !! Les « indigènes » d’alors refusaient de monter dans les rames conduites par les italiens et réclamaient l’égalité à l’emploi. Et plus étrangement encore, ils exigeaient la distribution des journaux tunisiens à bord des trams. Les exécutions à la guillotine, sur les places publiques, les centaines d’arrestations, de déportations. Rien n’y fit, c’est le peuple de Bach Hamba, de Thaallbi, de Sfar, de Jarjer et de dizaines de centaines de milliers d’anonymes, qui mirent fin à la stratégie d’étranglement de douze longues années de couvre-feu du Résident général et à trois quarts de siècle de colonisation française. Pourquoi encore un Tunisien en 2004 ? Un clin d’il à l’histoire. Sûrement. Une façon de dire que la Tunisie n’a pas commencé avec l’avènement d’Untel ou Untel, Président ou Général d’ailleurs, mais par la volonté de toute une nation et les sacrifices de tout un peuple. Que les dates anniversaires personnelles des 3 août, 3 septembre ou 7 novembre ne sont que des jours parmi d’autres. Et que l’histoire n’en retiendra rien, alors que Gandhi avait retenu quelque chose des événements tunisiens de 1911 et 1912. Et que le même Alapetite avait gardé, de cette époque, des années après, le souvenir « d’un peuple fier ». Une Tunisie pour tous les tunisiens, à l’intérieur ou loin de la patrie, une Tunisie où le Tunisien pourra s’exprimer librement, débattre des problèmes de la cité, sans haine et sans craindre pour sa vie. Un Tunisien libéré de la peur, des persécutions et de sa propre démission. Un Tunisien retrouvant le goût de la vie dans cette contrée, que les arabes dénommèrent « l’endroit où il vous plaît de vivre » (Too’nisou al-Khadhraa), du « vivre ensemble ». Un Tunisien digne, libre, fut-il dans la diaspora. Nos aïeux n’ont-ils pas livré le combat, pacifiquement et sans haine, depuis l’exil ? Le Tunisien de 2004 se propose de reprendre le flambeau... |