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CIDT - Tunisie : Il y a treize ans, Faïsal Barakat...

Centre d’Information et de Documentation sur la Torture
CIDT-TUNISIE

Association de citoyens du monde pour le droit des Tunisiens à ne pas être torturés
Membre du Réseau SOS-Torture de l’OMCT-Genève

Comité d’honneur :
M. Jacques François
Mgr. Jacques Gaillot
Dr. Hélène Jaffé
M. Gilles Perrault
M. François De Vargas

Président :
Jean-Marc Métin

Besançon, Le 8 Octobre 2004

Tunis joue le temps contre la vérité :
Il y a treize ans, Faïsal Barakat...

Il y a 13 ans jour pour jour, le 8 octobre 1991, vers midi, une voiture banalisée s’arrête en trombe devant le poste de la Garde nationale de Nabeul, à la sortie de la ville en direction de Tunis. Des agents en civil en descendent, traînant un jeune homme en slip, le visage ensanglanté. Dans le bureau d’accueil, des agents s’alertent les uns les autres en hurlant, dans une mise en scène bien élaborée. Ils se ruent sur le jeune homme recroquevillé par terre, toujours menotté, protégeant instinctivement son visage et tremblant de froid et d’effroi. Après une bastonnade en règle, Faïsal est introduit au bureau du chef de la Brigade de Recherches - الأبحاث والتفتيش -, le capitaine Abdelfattah Ladib. Une huitaine d’agents se relaieront sur lui durant tout l’après-midi.
Faïsal est attaché dans la position dite du "poulet rôti". Il a les plantes des pieds, les fesses, les tibias et l’extérieur des bras imparablement exposés. Suspendu entre deux tables par un gros bâton prévu à cet usage. Le supplice durera jusqu’à la tombée de la nuit. Quand il est jeté dans le couloir, ses compagnons d’infortune sont abasourdis par les heures de hurlements et de cascades de coups. Ils ont du mal à défaire ses liens. Un fil ténu qui lui enserre le pénis jusqu’au sang, tient tête plusieurs minutes. Jamel, le frère cadet de Faïsal, est là, hébété d’horreur et de terreur.
« C’est un accident de la circulation », claironne le gouvernement depuis le début de l’affaire. Mais alors, comment expliquer la « perforation de la jonction rectosigmoïdienne », relevé dans le rapport d’autopsie ? Autrement dit, qu’est-ce qui a entraîné une atteinte très localisée, voire quasi-chirurgicale, au niveau de la jonction entre l’intestin gros et le rectum, déversant leur contenu dans l’abdomen, ce qui explique la dernière et lugubre mention du rapport d’autopsie tunisien : « Estomac vide » ?
Les médecins légistes britanniques, danois et français* qui se sont prononcés sur le rapport d’autopsie tunisien ont déclaré possible qu’un accident de la circulation aboutisse à ce type de lésions. Mais alors il faudrait qu’elle soit accompagnée d’atteintes aux os environnants et de fractures au niveau du bassin, ce qui n’a pas été relevé par l’autopsie. Étant précisé que les dermabrasions et autres blessures relevées notamment au niveau de la plante des pieds, ne peuvent aucunement résulter d’un accident, de l’avis de tous ces éminents experts, qui ne se sont jamais concertés sur le cas.
La reconstitution du crime aboutit au scénario suivant avec une probabilité d’erreur proche de zéro : au bout de quelques heures d’agressions physiques systématiques, l’un des agents - une enquête sérieuse devra déterminer son identité - a introduit un long objet pointu dans l’anus de la victime sur une profondeur d’au moins quinze centimètres, parcourant le rectum et perforant mortellement l’intestin.
Le Comité contre la Torture (CAT), au bout de cinq années et demi de procédure**, a reproché à Tunis ses manquements à la Convention contre la Torture, dans cette affaire. Il a épinglé le système, du procureur de Grombalia au ministre de la justice. Il a demandé au gouvernement tunisien de procéder à l’exhumation du squelette - sous le contrôle des médecins qui ont déjà étudié le cas - en vue de départager les deux thèses : soit il s’agit d’un accident de la route et on trouvera des os fracturés, les os se conservant plusieurs centaines d’années ; soit il s’agit d’une agression délibérée et les os s’avéreront intacts.
Si jamais la vérité venait à être admise par quelque gouvernement tunisien, la victime réhabilitée et sa famille équitablement indemnisée, ce sera - on ne le rappellera jamais assez - grâce à l’action et à la ténacité d’Amnesty International et du Département Maghreb/Moyen-Orient en particulier. Sans l’engagement et le professionnalisme de la prestigieuse organisation, Faïsal Barakat aurait sombré dans l’oubli.
Le gouvernement a dû impliquer à ses côtés des corps prestigieux de la société. Mais seuls les individus qui se sont prêtés au jeu devront un jour ou l’autre rendre des comptes au peuple tunisien. Les médecins d’abord, représentés par l’ancien doyen Abdelaziz Ghachem, membre du parti au pouvoir et mult-idécoré de l’État. C’est lui qui a tenté d’écarter la thèse de l’agression fatale telle que décrite plus haut. Pour cela, il a dû démentir Dr J. D. Pounder, son confrère écossais, tout en se gardant de se prononcer sur la plupart des lésions constatées. Ce légiste de service du gouvernement finira par prétendre que la cause de la mort est "impossible à déterminer".
Viennent ensuite, les avocats, représentés par Mohamed-Ahmed El Marhoul. Cet avocat a pris sur lui de contacter le père de Faïsal, feu Hédi Barakat, toujours par l’intermédiaire d’un certain Mohamed Riahi, pour lui proposer de porter plainte en son nom. Sous la peur, le père Barakat, laveur au hammam ("tayyeb") et analphabète, s’est exécuté. En moins de deux ans, l’affaire avait été réglée par la drôle de justice : malgré la péremption de tous les délais légaux, le contentieux de l’Etat avait été condamné à verser aux ayants-droits dix mille dinars, portés en appel à douze mille. Le gouvernement demandait à la famille de monnayer le sang de son fils. Ce jugement est un cas d’école de l’usage fait de la justice. Par la suite, El Marhoul harcèlera la famille pour qu’elle vienne dans son étude récupérer le magot. Il attend encore... Quant au père Barakat, il est décédé en décembre 1995 sans avoir obtenu justice.
En 2002, une lettre a été envoyée par la Coalition des ONG internationales contre la torture (CINAT : Amnesty International, OMCT, APT, REDRESS et FI-ACAT) au président du Comité, le canadien Burns, lui demandant d’agir en vue d’amener le gouvernement de Tunis à coopérer avec le Comité. L’on croit savoir que ce dernier a convoqué un représentant du gouvernement tunisien pour une entrevue apparemment restée vaine.
 
Le gouvernement joue l’obstruction systématique face au Comité contre la Torture, qui n’a jamais déclaré l’affaire close. Tunis profite d’une ambiance internationale globale qui tend, sous l’emprise calamiteuse de l’administration américaine actuelle, à banaliser la torture, voire à la promouvoir. Depuis Faïsal, nombre de Tunisiens ont été crucifiés, y compris des fratries entières comme celle des Saïdi. Mais ce retour de la torture ne peut être qu’un phénomène passager. Un jour prochain, les tortionnaires assassins de Faïsal et leurs commanditaires auront à répondre de leurs actes. D’ici là, son spectre martyr ne cessera de les tourmenter, le général Ben Ali en premier (sa victime aurait eu 38 ans cette année 2004). Toutes les immunités qu’il s’était auto-accordées par le traficotage constitutionnel, à l’instar de Pinochet, ne lui sera d’aucun secours.

Khaled BEN M’BAREK, Coordinateur
Auteur des Communications CAT 14/1994 & CAT 60/1996

* Respectivement Pr J. D. Pounder, Département de médecine légale, université de Dundee (GB), Pr B. Night, Institut de Médecine légale du Pays de Galles (GB), Pr L. Fournier, Institut de Médecine légale de l’université René Descartes (France) et Pr Jørgen Thomsen, chef de l’Institut de Médecine légale de l’université d’Odense (Danemark).
** Les liens suivants portent les textes du Comité contre la Torture sur l’affaire Barakat : Premier lien - Second lien

Khaled Ben M’Barek
8-10-2004

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