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Mohamed Mzali, champion de la médiocrité politique

Avec la dégradation de l’état psychique de Bourguiba, les manœuvres pour la succession ont duré des années avant l’événement de novembre 1987. Mohamed Mzali s’est livré à la lutte des clans mais, comme le précisait un de ses anciens compagnons, « il n’a pas su conserver les acquis de ses manœuvres et a été pris de court par ses adversaires. Il a cru pouvoir étendre son influence en faisant le vide autour du chef de l’État, et ce vide a été comblé par d’autres qui se sont ligués pour avoir sa peau » 1.
L’hémorragie cérébrale qui a terrassé Hédi Nouira a ouvert la voie à Mohamed Mzali qui fut ainsi nommé Premier ministre le 23 avril 1980. Le nouveau gouvernement qui a été formé autour de Mzali a consacré la prééminence de Mme Wassila Bourguiba au palais de Carthage. Elle a su convaincre son mari Habib Bourguiba pour éliminer des personnalités autoritaires tel que Mohamed Sayah et placer ses fidèles aux postes clefs du pouvoir.
Premier ministre, Secrétaire général du Parti socialiste destourien (PSD) et ministre de l’intérieur plus tard, Mzali s’est pris de vertige d’autant plus que l’article 57 de la Constitution le faisait successeur du président Bourguiba. Tous les moyens lui étaient bons pour maintenir son leadership. Il a commencé par couvrir les fraudes électorales des élections législatives du premier novembre 1981 durant lesquelles son parti, le PSD, unique formation politique au pouvoir, a raflé 94,60% des sièges. Ce qui a fait que l’Assemblée nationale est demeurée monocolore avec 136 sièges attribués au PSD puisque aucune des autres formations politiques n’a atteint le quorum de 5% pour être représentée au Parlement. Et c’est seulement en novembre 1986, c’est à dire cinq années après, au moment où il se trouvait entre Genève et Paris, éjecté du pouvoir de la plus vile des façons, déguisé en femme pour traverser la frontière tuniso-algérienne et regagner l’étranger, qu’il a reconnu sa responsabilité dans ces élections manipulées : « J’aurais dû démissionner en novembre 1981, après les élections truquées. Mon image de marque s’est effritée à partir de ce jour là « 2.
Effectivement, à partir de ce jour là, Mzali n’a fait que multiplier les bourdes politiques en s’adonnant même à la répression pour plaire à son maître et assurer la succession à son profit.
Face à une situation économique catastrophique, il s’est chargé d’annoncer au peuple, le 29 décembre 1983, l’augmentation de 100% du prix du pain et des produits céréaliers qui étaient depuis fort longtemps subventionnés par l’État. Des émeutes populaires ont spontanément éclaté et la répression ordonnée par le gouvernement Mzali a été terrible avec plus de 900 blessés et près de 100 morts. Mieux encore, Bourguiba a désavoué son Premier ministre en annulant cette augmentation, mais Mzali n’en a cure. Il n’a même pas démissionné pour sauvegarder ce qui reste de son honneur et ne point torturer sa conscience !
Continuant dans son aveuglement, il a pensé que l’unique syndicat ouvrier existant dans le pays, l’UGTT, pourrait lui faire de l’ombre et c’est pourquoi il a programmé son démantèlement à partir du 30 juillet 1985, en interdisant le prélèvement de la cotisation syndicale sur le salaire, en détachant une centaine de fonctionnaires destouriens à la direction de la centrale, en faisant occuper les locaux de l’UGTT par les milices du parti au pouvoir et enfin, en jetant en prison son secrétaire général, Habib Achour.
Mzali a toujours nié son action de destruction de l’organisation syndicale en réaffirmant qu’il n’a fait qu’exécuter les directives de Bourguiba. Mais justement, pourrait-on être un homme politique intègre et honnête en se pliant devant les injonctions d’un président fortement atteint dans son état psychique et en se donnant corps et âme aux intrigues qui se tramaient au palais de Carthage par des clans qui ne se souciaient que de l’héritage d’un pouvoir tant convoité ?
Mzali a effectivement nui à l’action syndicale tunisienne en s’attaquant à l ‘UGTT car il avait un vieux contentieux à régler avec un Habib Achour qui a toujours tenu tête au pouvoir destourien quand ses propres intérêts se sont trouvés en jeu. Taïeb Baccouche, ancien secrétaire général de l’UGTT, unanimement reconnu pour son intégrité dans le pays, l’a confirmé : « Bourguiba voulait la tête d’Achour mais c’est Mohamed Mzali qui a pris l’initiative de démanteler l’UGTT. Ce n’est pas Bourguiba qui a planifié ça, même si ça l’arrangeait après coup » 3.
Quant au chapitre de la corruption, Mzali y a versé comme les autres membres des clans au pouvoir. C’est ainsi qu’il a profité de ses prérogatives pour placer son fils Mokhtar à la tête de la Société tunisienne des industries laitières et que sa femme cumulait les fonctions de députée, présidente de l’Union des femmes tunisiennes et ministre de la famille de 1983 à juin 1986. Et c’est seulement après sa disgrâce que Mzali a enfin osé parler de la corruption de ses anciens collègues : « Jamais je n’ai touché un sou ou prélevé une commission. Sur ce chapitre, j’ai quant à moi beaucoup de choses à dire des gens qui détiennent actuellement le pouvoir » 4.
S’il était vraiment honnête, il aurait dénoncé la corruption de ses paires au moment où il exerçait encore le pouvoir avec leur concours car, couvrir les malversations des hauts commis de l’État dont il était plusieurs fois ministre et enfin Premier ministre, c’est être complice de ceux qui ont versé dans la corruption. Et cette pratique est condamnable par la morale et punissable par la loi.
En réalité, Mzali s’est contenté de son statut de dauphin de Bourguiba, inscrit dans l’article 57 de la Constitution, en essayant de manœuvrer pour ne pas se laisser piéger par les intrigues qui se tramaient aux palais de Carthage et de Skanès. Il a misé sur le Mouvement de la tendance islamiste (MTI), reconverti après en Ennahdha, pour consolider sa position et s’assurer la relève du « combattant suprême ». C’est dans cette optique qu’il a largement favorisé les islamistes en leur ouvrant les imprimeries officielles de l’Etat et en incitant les journaux « indépendants » à faire passer leurs messages et à exprimer leurs positions face aux problèmes qui agitaient le pays.
Les différentes et successives actions répressives que Mzali a orchestrées contre les dirigeants et les membres de l’opposition laïque, comme le PCOT, l’UGET et l’UGTT, s’inscrit aussi dans cette thématique.
A la tête de différents ministères durant trente ans et Premier ministre pendant six ans, Mohamed Mzali, après sa fuite du pays en septembre 1986 suite à sa mise à l’écart du pouvoir, n’a découvert qu’à ce moment là les perversions du régime qu’il a servi aussi longtemps. C’est ce même pouvoir qu’il a défendu et servi durant trente six ans qui ne trouvait plus grâce à ses yeux seulement à partir de 1986, lorsqu’il fut traité de traître et condamné par la justice de son pays. Ainsi, durant toute une campagne de plusieurs années en Suisse et en France, Mzali parlait de complot, de lutte pour la succession, de la « bande des quatre au palais de Carthage », de la répression et de tant d’autres méfaits d’un pouvoir qu’il a longtemps encensé. Or, il ne se différencie en rien de ceux qu’il a chargés et son passé politique le prouve aisément : Dans un discours prononcé à Gafsa en 1982, il insista sur la nécessité de la confiscation du pouvoir par le parti destourien : « Je ne fais aucune différence entre l’administration et le parti. Nous avons encore besoin que le parti s’identifie à l’État » 5.
Il exprima aussi son mépris aux revendications des formations politiques de l’opposition : « On dit que les chiens aboient et que la caravane passe. Moi, je dis qu’ils (les opposants) sont obligés de suivre la caravane. De toute façon, la voix des chiens est moins désagréable que celle des ânes » 6. Pertinente analyse émanant d’un agrégé de philosophie et d’un intellectuel qui a dirigé une revue qui porte bien son titre El Fikr (l’Esprit) !!
Au lieu de faire son autocritique et d’expliquer honnêtement les mécanismes d’un pouvoir autoritaire, répressif et corrompu, ne serait-ce que pour éclairer ses compatriotes et contribuer positivement à l’écriture de l’histoire de son pays, Mzali s’est au contraire enfoncé dans l’obstruction et la fuite en avant en se contentant de lancer un pamphlet intitulé Lettre ouverte à Habib Bourguiba 7 dans lequel il s’est donné le beau rôle, a exprimé ses états d’âme filiaux à l’égard du « combattant suprême » et réglé les comptes de ses ennemis politiques.
Cet appel du pied à Bourguiba, qu’il n’a cessé d’encenser, a fait choux blanc. C’est alors que Mzali publia un nouveau livre au titre fort éloquent, Tunisie : Quel avenir 8, dans lequel il critiquait « l’ère nouvelle » inaugurée par Ben Ali et se lamentait sur le sort réservé à sa famille.
Là encore, l’ancien Premier ministre versait dans l’hypocrisie la plus flagrante puisque le 8 novembre 1987, c’est à dire le lendemain de la déposition de Bourguiba par Ben Ali, il déclarait ceci : « Cet événement constitue un tournant historique. La Tunisie est maintenant débarrassée d’un président malade, sénile, devenu sourd et aveugle aux aspirations du peuple. C’est la logique de l’histoire. Ceux qui ont abusé le président sont écartés à leur tour...J’avais prévu ce qui s’est passé. Il s’agit du scénario le plus favorable à la stabilité du pays. Il est à la fois pacifique et conforme à la Constitution » 9.
Ce morceau choisi de la mauvaise foi et cette volte-face bien intentionnée pourraient être un sujet intéressant pour une thèse en sciences politiques. Ainsi, Mzali n’a constaté que maintenant que Bourguiba soit devenu « sénile, sourd et aveugle aux aspirations du peuple ». On dirait que jusqu’en 1986, il ne l’était pas. Mzali ne voit les évidences que lorsqu’il se trouve dans de sales draps. Décidément, l’homme politique tunisien serait dépourvu de toute dignité.
Lorsque cette sordide allégeance n’a pas trouvé d’échos auprès du maître de Carthage, Mzali s’est alors trouvé obligé de rejouer la carte de la victime et d’attaquer de nouveau ceux-là mêmes qu’ils encensait auparavant.
Evoquant Saïda Sassi, nièce de Bourguiba, Mzali chuchotait à ses intimes : « En elle, l’analphabétisme et la vulgarité se disputent la prééminence ». Mais pourquoi diable n’a t-il pas eu alors le courage de dénoncer cette décadence du régime tunisien et démissionner ?
Et puis a-t-il oublié la profusion de courbettes et de complaisance pour quémander la bienveillance de Saïda Sassi et plaire ainsi à Bourguiba lorsqu’il faisait encore partie du sérail ?
Ancien directeur de cabinet du chef de l’État et ancien ministre des Affaires étrangères, Habib Chatti, a lui aussi abondé dans ce sens puisque sa langue n’a pu se délier qu’en novembre 1987 pour dénoncer la déliquescence du pouvoir tunisien et accabler la pauvre Saïda Sassi : « Telle dame primitive et illettrée avait acquis, parce que proche parente de Bourguiba, une puissance telle que rien ne pouvait se faire dans le pays sans elle, du choix des ministres à la désignation des ambassadeurs, et même des options en matière de politique étrangère » 10.
Tout cela se passait au moment où Mzali était Premier ministre, donc tout simplement une marionnette entre les mains d’une femme « vulgaire et illettrée », selon ses propres dires !
Impulsif, excessif et usant de méthodes indécentes auxquelles il s’est habitué durant son long règne au pouvoir, Mzali a cherché à soudoyer Béchir Ben Yahmed, patron de l’hebdomadaire Jeune Afrique, pour défendre sa cause. En effet, après sa fuite du pays et son installation en Suisse où il se déplaçait en voiture diplomatique mise à sa disposition par des intimes, il écrivit de Divonne une lettre au directeur de Jeune Afrique le 13 septembre 1986 dans laquelle il sollicite son aide, au nom de l’amitié et des droits de l’homme (sic) !!
Par l’intermédiaire d’un homme de contact, Mzali promettait à Béchir Ben Yahmed « un poste politique de très haut niveau », et à son journaliste François Saudan, « des encouragements moraux et matériaux », lorsqu’il reprendra le pouvoir à Tunis 11.
Mzali n’était, en fin de comptes, qu’un opportuniste avéré, sans stature politique et sa seule stratégie consistait à l’attente de la mort de Bourguiba pour s’installer à sa place.
Après 16 ans d’exil durant lesquels il est passé par tous les états d’âme, s’est lié à des opposants de tout bord et s’est empêtré dans des contradictions flagrantes, Mzali est rentré au pays le 6 août 2002 en trouvant un compromis avec le pouvoir.
Mais au lieu de tirer objectivement les leçons qui s’imposaient de sa longue carrière politique minable et ratée, il vient, au contraire, de nous livré un pavé de près de 1000 pages et une interview au mensuel l’Audace dans lesquels il nous narre, encore une fois, ses lamentations et ses capacités intellectuelles !
Quel gâchis !

Houcine Ghali
30 - 01 - 2005

1, 2 3 et 4. Jeune Afrique, numéro 1349, 12 novembre 1986, Paris
5 et 6. Le Monde, 17 février 1982, Paris
7. Mohamed Mzali, Lettre ouverte à Habib Bourguiba, Alain Moreau, 1987, Paris
8. Mohamed Mzali,Tunisie : Quel avenir, Publisud, 1991, Paris
9. La Suisse, 8 novembre 1987, Genève
10. Jeune Afrique, numéro 1402, 18 novembre 1987
11. Jeune Afrique, numéro 1349, 12 novembre 1986

Houcine Ghali
31-01-2005

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