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Situé à 30 Kms de Sfax, sur la route du Sahel, le bourg de Jebeniana constitue l’exemple type du développement anarchique, de la mainmise de quelques notables sur l’ensemble des activités politiques et économiques, de la pratique des combines, du règne de la corruption et de la violence, de l’absentéisme des habitants, du vide culturel, de l’absence d’infrastructures indispensables et de l’indifférence des responsables locaux à l’égard des conditions de vie de la population. Contrairement aux autres villages environnants, les routes reliant Jebeniana demeurent désuètes, étroites, cabossées et impropres à une circulation de plus en plus intense et dangereuse. La portion de cette route qui commence près du marabout Sidi Bishèg jusqu’à l’épicerie Ghlem Bahri est digne du siècle passé, avec ses bosses, ses trous et son étroitesse. Lorsqu’il pleut à Jebeniana, c’est la panique générale car, manque de canalisations et d’égouts, l’eau stagne à plusieurs endroits en charriant de la boue et la circulation devient encore plus chaotique. Pour parer au plus pressé, la municipalité pompe cette eau dans une citerne tirée par un tracteur, comme dans les années 60 ! Car, les fonctionnaires et élus nommés par le pouvoir destourien pour veiller au bien-être des habitants de ce bled, n’ont pas pensé à installer des canalisations pour l’évacuation de l’eau lors des pluies, mais en ont posé d’autres pour les eaux usées depuis des années sans jamais les raccorder aux foyers ni construit le terminal final pour leur traitement. Conséquences : certaines familles ont installé les raccordements eux-mêmes, d’autres versent carrément leurs eaux usées et le contenu de leurs poubelles directement dans les canalisations et tous ces détritus se déversent dans un champ privé, et stagnent là en dégageant des odeurs nauséabondes dont les néfastes conséquences se manifesteront bientôt. La saleté qui caractérise Jebeniana n’existe nulle part ailleurs. Se trouvant à la porte du village, la décharge municipale, à ciel ouvert, s’est transformée en un immense tas où se mêlent déchets, ordures, carcasses d’animaux, plastic, verre, pneus... d’où se dégage une fumée âcre, étouffante et chargée de gaz intoxicants et asphyxiants. Utilisée depuis 1960, cette décharge s’étale jusqu’aux bords de la route, déborde les champs d’oliviers voisins appartenant à des privés et constitue un lieu privilégié pour des chiens sauvages qui y trouvent pitance et sèment la peur auprès des passants. Face à l’étroitesse de la décharge, les employés de la municipalité chargés de la voirie déversent les ordures n’importe où, dans les oliveraies des habitants, au coin d’une rue, au fond d’un quartier en ruine, au bord de la route... Jebeniana est en train de se transformer ainsi en une gigantesque poubelle avec une campagne transgressée par les buveurs de Celtia et de Château Mornag qui, faute de bars dans le village, se saoulent sous les oliviers en laissant sur place leurs sachets en plastic, leurs bouteilles vides et leurs canettes d’aluminium. Car par une aberration invraisemblable, le vin se vend partout à travers le pays, à Sfax, à la Chebba, à El Jem, trois villes se situant chacune à 30 Kms de Jebeniana où il est interdit. Voulant être plus croyant que le prophète, les élus municipaux refusent d’accorder une autorisation de vente de vin et de bière, mais laissent quatre vendeurs clandestins ruiner de nombreuses familles puisque la bouteille de vin Château Mornag et celle de bière Celtia sont vendus pratiquement le double de leur prix officiel ! Lorsqu’on entre au marché de poissons de Jebeniana, une odeur désagréable vous assaillit les narines, de l’eau usée stagne sur le sol et les étalages dégagent un air misérable. Aucun prix n’est indiqué et les vendeurs marchandent selon la tête du client. Lorsque plusieurs sortes de poissons sont mélangées, le prix proposé tient compte des poissons les plus chers ! Comparaison faite, les poissons coûtent à Jebeniana toujours plus cher qu’à Sfax, deuxième ville du pays où le pouvoir d’achat se trouve plus élevé qu dans les villages environnants. Le bureau de l’association des consommateurs se situe à dix mètres du marché de poissons, mais aucun agent ne se soucie de ce qui s’y passe. Les fonctionnaires de la municipalité se désintéressent totalement des problèmes du village. Ils passent leur temps à discuter des faits divers, enfermés dans leurs bureaux, s’adonnant de temps à autre à quelques tâches bureaucratiques et ignorant superbement ce qui se passe à l’extérieur. Le délégué en fait de même, ne se réunit jamais avec les habitants et se suffit de la rencontre de quelques notables et responsables d’organismes voués corps et âme au pouvoir central. Depuis sa nomination jusqu’à son départ, trois ou quatre années après, le délégué à Jebeniana ne met jamais les pieds dans les quartiers du village, ne voit rien des innombrables calamités de ce lieu et ne se soucie guère des problèmes qui s’y accumulent. La saleté, les passants qui pissent sans gêne contre les murs en plein centre du village, les déchets qui jonchent le sol un peu partout, l’eau qui stagne et gêne la circulation, tout cela ne suscite guère son intérêt, lui qui vit la journée dans son vaste et agréable bureau et le reste du temps dans ses appartements bien agencés aux étages de la délégation ! Le tribunal a été construit juste une année après l’indépendance du pays, c’est à dire en 1957, au moment ou Jebeniana ne comptait qu’à peine cinq milles habitants et où les plaintes étaient moins nombreuses vu le règne de la tolérance, de l’amabilité et de la sérénité. Aujourd’hui, la population a fortement augmenté, les procès sont légion, mais le tribunal est demeuré le même, avec un seul juge, la même salle d’audience et simplement un peu plus de fonctionnaires subalternes. Il fallait voir l’audience qui a lieu tous les jeudi, avec une salle archaïque, archi-comble, un président du tribunal qui traite, l’espace de trois heures, près de 200 dossiers, dans une ambiance indescriptible d’incompréhension, de non connaissance des faits, d’expédition des plaintes, du non-respect du droit à la parole et à la défense, de l’agressivité manifesté à l’égard des plaignants, de l’absence de temps permettant au juge d’étudier les dossiers. Bondés à longueur d’année, les cafés de Jebeniana expriment un fantastique baromètre pour le chômage qui touche la région. Beaucoup de jeunes y passent toute leur journée tandis que de nombreuses filles travaillent dans le secteur de la confection de vêtements pour nourrir plusieurs familles. Ouvriers, inactifs et intellectuels, tous consacrent des heures entières à taper le carton, refaire le monde, donner les solutions pour la guerre en Irak et la résistance en Palestine, raconter les dernières blagues concernant les clans au pouvoir et commenter les faits divers du village ainsi que les matchs de football. Jebeniana manque totalement d’infrastructures et de lieux de distraction. La culture est totalement absente et la libre expression bannie. C’est pourquoi un grand nombre de ses habitants se tournent vers l’alcool pour oublier un temps soit peu la médiocrité de leur vie, tandis que d’autres prennent le chemin de la mosquée pour faire semblant de donner un sens à leur existence. Règne de la corruption, de la gabegie et du clientélisme, de l’inefficacité et de l’iniquité, dégradation morale de la population et du personnel administratif, Jebeniana est l’expression même de la négation de se qui fonde l’État : le bien public. Les gens n’accordent plus d’importance ni aux lois, ni aux normes, ni aux valeurs, ni aux règles que le pouvoir politique ne cesse de mettre en avant pour consolider la cohésion sociale et l’adhésion idéologique. Il faut bien dire ici que le syndrome Bourguiba longtemps fait, et pour bien longtemps, son effet sur un peuple tunisien qui s’est habitué à un paternalisme schizophrénique qui consiste à ce que « le père de la nation » résolve à lui tout seul tous les problèmes de ses protégés. C’est pourquoi les habitants de Jebeniana ne manifestent, par eux-mêmes, aucune volonté de changement face aux multiples problèmes qui les assaillent. Ils attendent, comme de coutume, un sauveur, fût-il le plus médiocre des gouvernants. Ils sont ainsi à l’image de l’ensemble des Tunisiens. |