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Abdelaziz Bouajila ou le viol de l’âme

Né en 1961 dans un village du Nord de la Tunisie, Abdelaziz Bouajila rêvait, comme des milliers de ses compatriotes, de quitter le pays pour rejoindre l’Europe et réaliser ses rêves : travailler, subvenir aux besoins de sa nombreuse famille, vivre un brin de liberté, assouvir ses besoins sexuels, lui le jeune et bel étalon bronzé fortement apprécié par les blondes occidentales, boire son café dans un bistrot sans le stress d’être épié et mouchardé par un flic en civil au service du pouvoir, rêver des projets qu’il va réaliser à son retour au bled après quelques années de labeur.
C’est avec tous ces projets en tête que Bouajila débarqua en Suisse à l’âge de 19 ans, n’ayant pour capital que son sexe circoncis et tant convoité par les femmes esseulées et les nombreux homosexuels helvètes, tout heureux d’avoir laisser derrière lui sa misère multiple dans sa Tunisie natale, faite de manques, de frustrations, de répressions, de chômage, de promiscuité et de règne de la médiocrité.
Perdu dans ce monde nouveau et riche où les diverses formes de consommation s’étalent à portée de main, sans repères et dépourvu de connaissances qui lui permettent de comprendre les normes et règles régissant cette nouvelle société où il vient de débarquer, dépourvu de papiers légaux lui permettant de s’y installer et de travailler, Abdelaziz n’a pas tardé à choisir la facilité en plongeant, corps et âme, dans la délinquance. Il commença à voler en 1981, fut arrêté et incarcéré à la prison genevoise de Champ-Dollon où il a connu une jeune suissesse alémanique nommée Ruth Schaefler avec laquelle il réussit à s’évader peu de temps après. A partir de là, la vie de Bouajila a totalement basculé dans une série de crimes de haut vol. Entre 1981 et 1987, il s’emballe avec son amie dans une aventure sanglante digne de "Bonnie & Clyde" : étranglement à l’aide d’une cravate de trois homosexuels genevois, assassinat d’une jeune fille dans les bois de Zurich, massacre d’un gardien de l’auberge de jeunesse de Bâle. Il commet d’autres crimes et larcins, le tout entrecoupé d’arrestations, de cavales et d’évasions.
Ce voyage aux enfers s’est terminé en avril 1987, dans une chambre d’hôtel à Lugano, où la police a dû donner l’assaut pour l’arrêter, cette fois-ci définitivement. Condamné à la prison à perpétuité par la Cour d’assises, Bouajila a passé de longues années au pénitencier de Bochuz, en Suisse alémanique, avant de rejoindre le Centre de sociothérapie de la Pâquerette, annexe spécialisée de la prison genevoise de Champ-Dollon. Il vient d’être libéré, durant ce mois de janvier 2005, après avoir passé 21 ans en prison, c’est à dire plus que son âge lorsqu’il a quitté la Tunisie, qu’il n’a pas revu voilà maintenant 25 ans ! Expulsé de Suisse à vie, Abdelaziz constitue le plus ancien détenu genevois de tous les temps !
D’après les expertises réalisées par des spécialistes et psychiatres suisses, Bouajila est l’exemple type du chien fou sans encadrement durant son enfance et le long de sa jeunesse, manquant terriblement d’affection et de soutien matériel pour un apprentissage d’une vie difficile, se sentant victime d’une société qui l’a rejeté sans ménagement. Il devint colérique et violent et sombre vite dans une psychopathie dont il gardera des traces toute sa vie.
Mai qui est responsable de cet état d’Abdelaziz, lui qui est né et qui a grandi dans son village du Nord de la Tunisie ?
Se pose là avec acuité le problème de centaines de jeunes Tunisiens qui débarquent en Europe déjà au bord de l’explosion suite à une atteinte psychique due aux agressions qu’ils ont subies durant une enfance malheureuse et une adolescence meurtrie, sans que personne ne s’occupe d’eux ni les soutiennent psychologiquement sur le lieu de leur calvaire.
N’est-il pas du devoir de l’État et de ses services médicaux et sociaux de s’occuper de ses citoyens qui sont dans de pareils cas et avant qu’ils ne deviennent des criminels à l’étranger ?
Les mass médias helvétiques ont relaté, durant des semaines entières, les méfaits de Bouajila, le Tunisien. Imaginez alors le choc que tout cela a fait auprès de centaines de milliers de Suisses et l’exacerbation de leur racisme et de leur mépris à l’égard des Arabes en général et des Tunisiens en particulier !
Durant les 21 années passées en prison, Abdelaziz Bouajila a été orphelin de ses compatriotes résidant en Suisse. En effet, aucun Tunisien, ni aucun membre du service social de l’ambassade tunisienne à Berne ne lui a rendu visite, ne s’est occupé de son sort ou ne l’est aidé en quoique ce soit. La solidarité, l’humanité ne sont guère des valeurs bien ancrées dans la mentalité et la culture arabe. Au contraire, dès qu’il entre en prison, l’homme arabe n’a plus de statut d’homme, il devient presque rien et ne mérite pas d’indulgence.
C’est pourquoi ce sont des associations composées uniquement de Suisses qui ont soulagé un tant soit peu l’immense détresse de Bouajila. Quant à son avocate bénévole, Doris Leuenberger, elle s’est prise d’affection pour lui, l’a défendu 17 ans durant et l’a même accompagné lors de son retour en Tunisie !
Cette lamentable histoire nécessite trois questions : Sommes-nous des êtres humains comme les autres ?
Bouajila a-t-il cessé d’être un citoyen tunisien en étant à l’étranger puisque son sort a été totalement ignoré par les représentants du pouvoir destourien en Suisse ?
Comment voulez-vous que nos hôtes, les Européens, nous respectent ou nous accordent une quelconque considération lorsqu’ils subissent les méfaits de notre mauvais comportement et constatent le manque d’encadrement de notre État ?

Houcine Ghali
23-01-2005

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