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Le monde arabe est en pleine régression. L’Algérie ne déroge pas à la règle.
L’Irak agonise. La Palestine se meurt. Au Soudan,, une vaste partie du pays, le Darfour, plus grande que la Suisse, subit ce qui ressemble à un massacre à grande échelle. La Syrie est sommée de quitter le Liban. L’Arabie Saoudite entre peu à peu dans la contestation violente. L’Égypte, qui a abdiqué depuis longtemps, cherche une formule pour garder les faveurs américaines. La Libye, en course à la normalisation, est devenue une destination favorite de Sylvio Berlusconi. La Tunisie ressemble de plus en plus à un « Benalistan », avec un président bien parti pour battre le record de longévité de Hosni Moubarak. Et l’Algérie dans ce tableau ? Force est de reconnaître qu’elle s’enfonce dans la même logique régressive. A dix jours de la célébration du cinquantième anniversaire du jour le plus important de son histoire moderne, elle n’arrive pas à prendre de la hauteur, totalement submergée qu’elle est par ce regard rivé sur des cargaisons de viande importée... Elle vit ainsi à l’heure du RND : elle n’est plus capable de s’enthousiasmer pour de grandes causes, ni de s’enflammer pour un principe. Elle est dans la combine, la débrouille, la course aux postes et aux privilèges. Elle a quitté Novembre pour le souk. Elle a abandonné une identité liée à l’Histoire, pour se contenter d’un habit peu respectable. Elle tente parfois de se replacer dans le monde des Grands. C’est alors une culture « chiite » du martyr qui s’empare du pays : on évoque les souffrances dues au terrorisme, les sacrifices consentis par le pays pour rester debout, on bombe un peu le torse pour se placer en leader de la lutte antiterroriste, et on dénonce ceux qui ont gardé le silence pendant que l’Algérie souffrait. Parfois encore, l’Algérie se réveille à l’heure du nationalisme. Mais c’est un nationalisme destructeur, ce nationalisme anti-marocain qui n’a d’égal que le nationalisme anti-algérien qui prospère au Maroc. Face à la crise, aux problèmes insurmontables, et face à l’incapacité d’organiser le pays pour lui permettre d’affronter ce problèmes, on suscite ce qui s’apparente à du chauvinisme plus qu’à du nationalisme, même si le prétexte, la cause sahraouie, est juste. Le Ramadhan a-t-il aggravé ce climat ? Peut-être. On se rappelle que l’an dernier, profitant d’une séance « boueuse » durant le Ramadhan, l’Assemblée nationale avait, sans s’en rendre compte, voté l’interdiction d’importer les boissons alcoolisées. Cette année, c’est la viande d’importation qui a joué le rôle de fixation. On ne parle que de ces camions frigorifiques qui tardent à arriver. On passera encore de longues semaines à disserter sur le prix de cette viande et sur les conditions de transport et de conservation, on évoquera les solutions qui devraient permettre aux Algériens de manger enfin de la viande régulièrement, on se rappellera le célèbre Azzoug qui avait promis, il y a quinze ans, d’inonder le marché algérien de viande à très bas prix. Et pendant que les réflexes pavloviens liés au Ramadhan se déchaînent, le 50ème anniversaire du 1er Novembre se rapproche rapidement, sans que personne n’en parle. Il y a bien eu une commission formée pour préparer l’événement, un budget a bien été dégagé dans le même objectif, mais l’Algérie ne ressemble pas à un pays qui s’apprête à vivre un grand moment de ferveur et d’émotion. Aucun signe ne laisse envisager que cet anniversaire sera célébré, cette année, d’une manière qui marquera les esprits, et notamment ces nouvelles générations qu’on accuse de faire preuve de peu de patriotisme. Pourquoi Novembre ne fait-il plus autant vibrer ? Est-ce à cause de ce retrait pudique de quelques rares personnages de grande envergure encore en vie, mais qui refusent de se transformer en éléments folkloriques du 1er Novembre ? Est-ce à cause de ce côté repoussant porté comme une croix par ces hauts responsables, qui décrivent la noblesse du combat d’une main tout en signant des chèques de l’autre main ? Ou est-ce que le nationalisme est un concept dépassé, comme le proclament les « néo-libéraux », ceux que feu M’hamed Yazid appelait « coopérants techniques » ? Mais qui peut répondre dans un pays où le débat n’existe plus, où il n’y a plus d’espace organisé pour la confrontation d’idées ? Peut-être est-ce simplement un moment de la vie du pays, un moment creux, celui d’un grand désarroi qui fait qu’un principe devient moins cher qu’un kilo de viande. Ce n’est pas simplement une hypothèse, c’est une certitude. La régression provoque la déchéance, la déliquescence des institutions donne cette impression de déchéance morale. Mais dans les mouvements de société, rien n’est définitif. Baghdad nous en a offert le plus bel exemple : quand elle est tombée, on a d’abord vu une ville livrée au chaos et au pillage, abondamment montrés par les caméras américaines. On avait honte de cet Irak-là, et les images étaient douloureuses. Mais c’était un moment d’égarement, qui a rapidement laissé la place à une formidable résistance. Car l’Irak, militairement vaincu, a su rester moralement fort et a montré qu’il avait les ressorts nécessaires pour rebondir. Il lui reste à éviter l’écueil algérien : faire en sorte que le formidable sacrifice consenti ne soit pas inutile et que toute l’énergie dépensée pour revivre ne soit pas improductive, comme ce fut le cas pour l’Algérie.
Abed Charef Le Quotidien d’Oran 21 - 10 - 2004 |