|
Paris accueille les 24 et 25 octobre, la réunion ministérielle annuelle du Forum euro-méditerranéen. Cette association très informelle, qui regroupe six pays du sud de l’Union européenne - France, Italie, Égypte, Turquie) fonctionne un peu comme le « noyau dur » et la « boîte à idée » du partenariat « euro-méditerranéen » né à Barcelone en novembre 1995, un ensemble beaucoup plus vaste puisqu’il rassemble 35 pays - tous les États membres de l’Union européenne et 10 pays de la rive sud, y compris Israël. Outre les thèmes classiques comme la lutte contre le terrorisme et ola sécurité de la zone méditerranéenne, la rencontre de Paris devait notamment amorcer une réflexion sur la relance du « partenariat » et les moyens de le doter d’une plus grande visibilité, en réaction aux propositions américaines de « Grand Moyen Orient ». Le dixième anniversaire, l’an prochain, de la déclaration de Barcelone, pourrait fournir l’occasion d’une relance en fanfare avec l’organisation, pour la première fois, d’un sommet des chefs d’États. Les Espagnols ont mis cette idée sur la table. Le ministre des affaires étrangères de ce pays, Miguel Angel Moratinos, l’a présenté à ses collègues, italiens, français et portugais lors d’un déjeuner à Rome le 2 octobre. Tous l’ont bien accueilli. Reste à savoir si le projet n’est pas trop ambitieux pour une organisation régionale qui présente la caractéristique d’être la seule où siègent à la fois les représentants d’Israël et ceux de la quasi totalité des États arabes du Maghreb et du Proche Orient (la Libye qui n’en est pas frappe avec insistance à la porte de l’organisation depuis quelques mois) Le processus de Barcelone est loin d’avoir avancé au rythme espéré par ses pères fondateurs il y a 9 ans. Le volet « politique et sécurité » est certainement celui qui a pris le plus de retard. Il est, dit-on à Paris « sérieusement handicapé par la persistance voire l’exaspération de conflits régionaux ». Il s’agit évidemment, d’abord, du conflit israélo-palestinien. Les perspectives de paix n’ont cessé de s’éloigner depuis 1995 et l’absence de solution empoisonne le climat régional. Mais à cela s’ajoutent la question de Chypre qui reste en suspens après l’échec du référendum organisé il y a quelques mois sur le plan des Nations Unies , et celle du Sahara, qui demeure une pomme de discorde entre les deux « grands » du Maghreb, l’Algérie et le Maroc. Les pays européens n’en souhaitent pas moins développer la coopération stratégique entre les deux rives de la Méditerranée avec, à terme, l’idée d’une « charte de sécurité et de stabilité », réponse non-dite au volet sécuritaire du plan américain du « Grand Moyen Orient ». Le bilan est beaucoup moins inconsistant en ce qui concerne le volet économique et financier. Instrument financier de la politique d’aide aux pays du sud, MEDA2 devrait débourser 5,35 milliards d’euros, sous forme de dons entre 2000 et 2006. Cette année, comme déjà l’an dernier, le premier bénéficiaire sera le Maroc, suivi de la Jordanie et de l’Égypte. La Tunisie qui avait au tout début raflée la mise a reculé : nombre de pays européens rechignent à aider un pays dont le déficit est aussi patent dans le domaine des droits de l’Homme. Les retards d’engagement de MEDA1, qui avait couvert la période précédente, paraissent à peu près réglés puisque l’on note aujourd’hui 80 % de décaissements. Ces dons ne vont pas à des projets de développement - ce que regrettent nombre d’États du sud mais plutôt des opérations de « mises à niveau », notamment dans le domaine de l’administration justice ou douanes par exemple. Un autre instrument vient d’être mis en place qui vise, lui, à faciliter l’émergence d’un secteur privé dans les pays du Sud : la FEMIP ou « facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat ». I l s’agit en fait d’une branche de la Banque européenne d’investissement qui a pour objet d’accorder des prêts à faible taux à des entreprises privées. La FEMIP a ouvert au début de l’été un bureau au Caire et devrait en ouvrir deux autres, au Maroc et en Tunisie, avant la fin de l’année. Elle disposera, pour les 8 prochaines années, d’un budget de 2 milliards d’euros par an. Dans le domaine culturel et humain, troisième volet évoqué dans la « déclaration de Barcelone » de 1995, le « partenariat » n’en est qu’à ces premiers balbutiements. Ce n’est en effet que l’an dernier qu’à été créée une « fondation euro-méditerranéenne » . Elle a son siège à Alexandrie et elle est dotée pour les deux prochaines années d’un budget de 10 millions d’euros financé pour moitié par Bruxelles et pour moitié par des contribution des États membres. Elle devrait travailler beaucoup avec les organisations non gouvernementales et se comporter comme un « réseau des réseaux » afin de renforcer le dialogue des cultures. Reste que le fonctionnement du « partenariat » est l’objet de vives critiques de la part des organisations de défense des droits de l’Homme qui reprochent à l’Europe de faire preuve de trop d’indulgence à l’égard de régimes autoritaires ou despotiques et de pratiquer un « système de valeur à double vitesse » comme le souligne notamment dans un récent ouvrage (l’Europe et des despotes, la Découverte, Paris) Sihem Bensedrine et Omar Mestrini, deux défenseurs tunisiens des droits de l’Homme. Ces derniers souhaitent, à l’instar du Réseau euro-méditéranéen des droits de l’Homme (REMDH), que soient mis en place des instruments « qui permettent à la commission de suspendre, partiellement ou totalement, le versement de l’aide du MEDA aux États responsables de graves violations des droits de l’Homme ». Ils mettent en garde aussi contre la tentation des Européens de fermer les yeux sur les dérapages sécuritaires des pays de la région au nom de la lutte contre le terrorisme.
Dominique Lagarde L’Observateur - Maroc 26 - 10 - 2004 |