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Le 22 Janvier, le club "Démocraties" a organisé au sénat une journée de réflexion sur le thème de la sécurité. Durant cette journée ouverte par Daniel Vaillant ancien ministre de l’intérieur, des invités de toute discipline ont été invités à donner leur point de vue et à en débattre avec la salle. Moncef Marzouki a donné le point de vue des militants des droits de l’homme.

« Je remercie le club "Démocraties " de m’avoir invité à cette journée sur le thème général de la sécurité. Vous me permettrez de l’aborder du seul point de vue où je peux apporter quelque chose à savoir mon statut de militant des droits de l’homme et ma longue expérience politique avec ce concept agité à tout va par un régime où le mot sécurité sert à occulter le mot liberté pour permettre au mot corruption de gangrener l’État et la société à l’abri du mot impunité. »
Pour un militant des droits de l’homme, le cadre à la fois paradigmatique, conceptuel et pratique, est représenté par la Déclaration Universelle des droits de l’homme (DUDH). Curieusement la déclaration semble ignorer le mot sécurité. Il n’existe nul part une référence au droit à la sécurité comptabilisé dans la liste des droits de l’homme. Mais il ne s’agit là que d’une fausse absence. Les droits reconnus par la DUDH peuvent être classés en trois rubriques : 1 - Les droits individuels : Droit à la vie (article 3), à la liberté (4), à l’intégrité physique (5), à la personnalité juridique(6), à l’égalité devant la loi (7), à la justice (8), à la protection contre l’arbitraire(9), à un procès équitable (10), à la vie privée (12), à la libre circulation(13), à l’asile politique(14), à une nationalité (15), à fonder une famille(16), à la propriété(17. 2 - Les droits politiques : Droit à la liberté de conscience (article 18), à la liberté d’opinion(19), à la liberté d’association(20), à la participation dans la vie publique (20), à un ordre international juste (28). 3 - Les droits socio-économiques : Droit à la protection sociale (article 22), au travail (23), au repos (24), à la santé (25), à l’éducation (26), à la culture(27. L’analyse fine de ces articles montre bien que l’ensemble des éléments qui font la sécurité dans le sens large et profond sont tous là. Il est évident que ce qui fonde au niveau d’une personne son sentiment de sécurité est sa conviction que nul ne portera atteinte à son corps, qu’il est à l’abri de l’arbitraire, que ses biens sont protégés, qu’il peut exprimer sa foi et ses opinions sans crainte de représailles, et que l’environnement social répond à ses besoins en matière de travail, de culture, de participation et de loisir. De la même façon une communauté de personnes sera d’autant plus en sécurité que ses membres jouissent de tous leurs droits. Les serial Killers et autres psychopathes dont l’agressivité n’est pas induite par la violation de leurs droits, sont et resteront une cause marginale dans le complexe causal global de l’insécurité. Le raisonnement est valable à l’échelle macroscopique. Bien évidemment, guerres, révolutions, répressions et autres cataclysmes de violence et d’insécurité collective sont pour l’essentiel des réactions en cascade aux violations des droits de l’homme et/ou des peuples. Nous ne ferons pas dire au texte ce qu’il ne dit pas , mais nous sommes en droit de considérer comme un signe fort la répugnance du législateur à utiliser le mot alors que tous les droits semblent n’avoir qu’un seul objectif : l’assurer. Il faut lire ici très attentivement le préambule de la DUDH et réfléchir sur la phrase suivante : "Considérant qu’il est essentiel que les Droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint en suprême recours à la révolte contre la tyrannie et l’oppression" La notion de sécurité et même de sécurité préventive sont bien là mais les concepts ont un tout autre sens que celui qui leur est donné par les sécuritaires. Pour le législateur universel seule la jouissance des droits de l’homme est à même d’enrayer le cycle de la violence et donc d’assurer la vraie sécurité de tous. Cette varie sécurité qu’on pourrait appeler aussi la sécurité structurelle est la résultante de tous un réseau de facteurs qui la promeut, qui la protège et qui la restaure aisément si elle bute sur un accroc ou subit un accident. Le législateur universel va plus loin. Lisons de façon très attentive les dernières lignes de la DUDH : "dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique". Le choix est donc très tranché de n’assujettir la jouissance de tous les droits, y compris à la sécurité structurelle doit être souligné qu’aux justes exigences de la loi, de la morale et de l’intérêt public. La précision est importante à souligner car dans les dictatures et notamment dans celle qui occupe mon pays, l’insécurité par absence de sécurité structurelle est la grande excuse pour suspendre les libertés quand elles existent où en renvoyer la jouissance aux calendes grecques quand elles sont réclamées par les démocrates. Ceci nous amène à poser une question subsidiaire rarement posée : A qui s’adresse le législateur universel par sa Déclaration ? Lue à " l’endroit " la DUDH décrit des objectifs idéaux que toute l’humanité est appelée à réaliser par une mobilisation intense. Lue en négatif - en mettant systématiquement " toute personne n’a pas le droit à la liberté, à la dignité etc. " elle décrit la réalité quotidienne d’une humanité dont la moitié vit avec deux Euro par jour, et un cinquième avec seulement un Euro. Si l’on considère maintenant la répartition des droits, non seulement reconnus, mais pleinement exercés, on se rend compte que ces droits sont des privilèges dont profite une minorité (sur l’échelle du monde ou d’un pays ) et auxquels aspire une majorité qui n’y a pas encore accès. La sécurité doit donc être considérée comme faisant partie de ces privilèges tel que la santé ou le loisir auxquels n’ont accès qu’une frange de humains habitant cette planète. Ici la DUDH s’adresse donc en premier lieu à l’écrasante majorité des hommes et des femmes ne jouissant pas de leurs droits, pour leur apporter soutien et reconnaissance. Soumettons maintenant le texte à l’épreuve du miroir. Nous serons surpris de voir que nous sommes en face de ce que l’on pourrait appeler la Déclaration Universelle des devoirs de l’homme. Considérons par exemple le droit à la liberté d’expression tel qu’il est stipulé par l’article 19. Vous seul, personne physique ou morale, pouvez m’empêcher de m’exprimer librement. Seul, l’individu ou État, en refusant de vous laisser vous exprimer librement, peuvent porter atteinte à votre droit à la liberté d’expression. Votre droit à vous exprimer implique automatiquement mon devoir à vous laisser vous exprimer librement et vice et versa. Droit et devoir en la matière ne sont donc pas des entités différentes mais les deux facettes du même phénomène. La règle veut que les droits de l’homme brillent par leur absence non par leur présence, qu’ils existent plus par leurs violations que par leurs accomplissements. Les droits de l’homme sont liés à leur négation comme l’ombre à la personne marchant au soleil. On ne les aurait jamais inventés si leurs violations n’étaient si massives...n’était leur mode d’existence le plus commun. Or ces violations sont le plus souvent le résultat d’un manquement à un devoir de l’homme. Ces manquements sont le fait de personnes, de groupes ou d’États, et c’est à eux que s’adresse le législateur universel pour les rappeler à l’ordre. Dans le cadre de ce paradigme, il est bien évident que la responsabilité première de l’insécurité doit être cherchée dans la nature du droit violé et du devoir non accompli par un acteur social ou politique. Cette responsabilité première se déplace de la victime aux causes et aux responsables de ces causes. Dans nos pays l’origine profonde de l’insécurité de l’État, du citoyen et de la société réside dans la dictature. C’est une règle générale que le discours et la pratique sécuritaire des dictatures ne sont que les cris et comportements hypocrites des pyromanes se prétendant les pompiers du feu allumé et entretenu par elles. La dictature est le système politique qui organise l’insécurité et en vit. D’où l’absurdité de demander à de tels régimes de lutter contre ce qui est le fait et leur donne leur raison d’être. Quid maintenant de l’insécurité dans une démocratie ? Il est évident que même dans le pays le plus évolué politiquement et économiquement, il existe des poches d’insécurité traduisant l’existence et l’étendue de poches oubliées par les devoirs de l’homme. Dans un monde interconnecté les sociétés démocratiques sont directement branchées sur les grandes poches d’insécurité internationale, là ou les devoirs de l’homme ne sont pas assumés et tous ses devoirs massivement violés. L’occident se plaint de l’immigration sauvage et du terrorisme , prétend leur faire face en construisant toutes sortes de murs d’Hadrien, mais oublie que ce n’est pas en combattant les symptômes qu’on guérit les maladies , mais en s’attaquant à leurs causes. Je suis assez amusé par l’idée que le traitement de la question du développement de la démocratie et du développement dans les pays du sud continue à être considérée en Occident comme une question de politique étrangère alors que c’est depuis belle lurette une question essentiellement de politique interne. |