|
La grève de la faim qui irrite Tunis
BAUDOUIN LOOS
Une grève de la faim de plus ? Le recours à cette méthode n’est pas neuf, en Tunisie, de la part d’opposants. Faute de mieux. Mais, cette fois, la chose pourrait devenir très embarrassante pour le régime du président Zine el-Abidine Ben Ali. De quoi s’agit-il ? Du « mouvement du 18 octobre », à savoir la grève de la faim « illimitée » lancée ce jour-là à Tunis par huit opposants politiques.
Les revendications des grévistes : le respect des libertés publiques et des droits de l’homme, et notamment la libération des quelque cinq cents prisonniers d’opinion. Un programme des plus ambitieux ! Porté par des personnalités bien connues des autorités : à part Nejib Chebbi, secrétaire du Parti démocratique progressiste, légal, il s’agit de représentants de mouvements que le pouvoir refuse de reconnaître, tels Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste des ouvriers tunisiens (et par ailleurs époux de la célèbre avocate Radhia Nasraoui) ou le président du syndicat des journalistes Lotfi Hajji.
Le « timing » de cette grève de la faim ne doit rien au hasard. Les Nations unies organisent en effet du 16 au 18 novembre un « sommet mondial de la société d’information » à Tunis, qui doit notamment traiter de la « fracture numérique ». Onze mille participants ont réservé leur place. L’occasion était donc trop belle, pour une opposition qui s’estime bâillonnée, de se faire entendre. D’où cette grève de la faim.
Après plus de deux semaines, certains grévistes ont eu des problèmes physiques. L’avocat Abderraouf Ayadi a ainsi dû arrêter le mouvement le seizième jour en raison de troubles cardiaques et gastriques.
De leur côté, les autorités tunisiennes se montrent comme prévu très agacées. Elles ont tôt fait de disqualifier, comme l’a dit un responsable gouvernemental à l’AFP le 27 octobre, la prétendue grève de la faim pour les libertés (qui) n’est qu’une mise en scène médiatique orchestrée par quelques individus qui tentent d’instrumentaliser la presse internationale à des fins suspectes ; les revendications formulées pour justifier cette opération de désinformation n’ont aucune substance, manquent de sérieux et de crédibilité.
Mais le régime se montre en même temps de plus en plus nerveux. Le fait que le mouvement du 18 octobre reçoive des chancelleries occidentales une certaine attention - plusieurs visites ont été rendues par des représentants de diverses ambassades européennes au no 23, rue Mokhtar Atia, siège de la grève - exaspère visiblement le régime, qui a convoqué l’ambassadeur britannique pour, sans doute, le morigéner à ce propos.
La fébrilité du régime se lit également à travers d’autres signes symptomatiques, comme la coupure de toutes les lignes téléphoniques, GSM, fax et Internet au siège de la grève, ou encore comme dans des articles de la presse « indépendante » dans lesquels l’opposition « légale » s’en prend aux grévistes par des diatribes volontiers injurieuses.
(Source : Le Soir (Bruxelles), le 5 novembre 2005) |