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La capitale de la Tunisie accueille du 16 au 18 novembre le Sommet mondial de la société de l’information. Mais la politique liberticide de Ben Ali, en matière d’information, suscite la colère de nombreux participants.
Sommet de censure en Tunisie par Luc Chatel
Onze mille participants et une cinquantaine de chefs d’État sont attendus à Tunis pour la deuxième phase du Sommet mondial de la société de l’information. La première avait eu lieu à Genève, en 2003. Elle avait ouvert deux chantiers : la réglementation d’internet et la réduction de la fracture numérique (lire l’entretien ci-après). Vastes chantiers qui risquent pourtant de passer au second plan. La tenue du sommet est sérieusement remise en cause par de nombreux représentants de la société civile. Le gouvernement de Ben Ali s’est en effet distingué par une série d’actes qui ne témoignent pas d’un grand respect pour la liberté de l’information. Le premier, ce fut la nomination du général Habib Ammar comme président du comité préparatoire du sommet. Ancien ministre de l’Intérieur, il est « dénoncé pour ses exactions » par l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), qui a lancé une pétition signée par une quarantaine d’associations internationales de défense des droits de l’homme. Malgré ces protestations, le général Ammar est resté à son poste. Plus récemment, une série d’événements se sont succédé. Le 7 septembre 2005, la tenue du congrès constitutif du Syndicat des journalistes tunisiens a été interdite. Deux jours plus tard, ce fut au tour du 6e congrès de la Ligue tunisienne des droits de l’homme. À l’heure où nous bouclons ce numéro, la vie de huit personnalités tunisiennes, âgées de 39 à 66 ans, est en danger. Un juge, des avocats, des opposants politiques ainsi que le correspondant de la chaîne de télévision Al-Jazira sont en grève de la faim depuis le 18 octobre. Ils réclament la liberté d’organisation et d’association, la liberté de la presse et de l’information et la libération des prisonniers politiques, notamment des « internautes injustement accusés de terrorisme ». Il faut, en effet, ajouter à cette liste noire le sort de six jeunes Tunisiens (la plupart ont à peine 20 ans), inculpés pour « utilisation d’internet à des fins d’activités terroristes ». Selon leur comité de soutien (1), présidé par la députée européenne Hélène Flautre, « ils ont été arrêtés par les autorités entre janvier et mars 2003, détenus arbitrairement et torturés. Privés de procès équitable, ils ont été condamnés, sans preuve, le 6 juillet 2004, à treize ans de prison. Emprisonnés dans des conditions inhumaines, leur état de santé physique et psychologique ne cesse de se dégrader ». Une mission internationale a vérifié sur place, en janvier 2005, les atteintes aux libertés. Elle était composée de Jean-Louis Roy, ancien directeur du Devoir, le quotidien de Montréal, et secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la francophonie, de Deborah Hurley, qui eut des responsabilités à l’université d’Harvard et à l’OCDE, et de Younes M’jahed, membre du comité exécutif de la Fédération internationale des journalistes. Le constat qu’ils établissent est accablant : entre le premier sommet mondial tenu à Genève, dont la déclaration finale - qui engageait chaque signataire à respecter la liberté de l’information - a été signée par la Tunisie, et le sommet de Tunis, ce pays a vu se succéder un nombre impressionnant d’atteintes aux droits de l’homme, dont de nombreuses agressions physiques. Les représentants de la société civile qui devaient participer au sommet ont décidé de protester en organisant un événement parallèle, le sommet citoyen. Les États, eux, n’ont émis aucune protestation, ou alors sous une forme très édulcorée : le 30 septembre 2005, l’Union européenne et les États-Unis ont appelé la Tunisie à « démontrer qu’elle défend fermement et promeut » la liberté d’opinion et d’expression. Un tel contexte, outre son aspect humain, risque de rendre encore plus flous les objectifs de ce sommet. Leur faible médiatisation et les divergences de vue des participants représentaient pourtant déjà de sérieux obstacles à surmonter pour mettre en place cette « société de l’information ». Ceux qui pâtissent de tels comportements sont, une fois de plus, les pays du Sud, situés du mauvais côté du fossé numérique.
1. Voir le site : www.zarzis.org .
« La fracture numérique, ça ne veut rien dire ! »
Jean-Louis Fullsack est président de Coopération solidarité développement aux PTT et délégué au Sommet mondial de la société de l’information de Tunis.
T.C. : Quelle est votre attitude face aux accusations d’atteinte aux libertés portées contre le gouvernement tunisien ?
Jean-Louis Fullsack : Quand nous avons appris que le général Habib Ammar allait préparer ce congrès, nous avons tout de suite protesté (lire ci-contre). à la suite des derniers événements, il a été décidé d’organiser un sommet parallèle, citoyen, dans le lieu où se tiendra le sommet officiel. Nous avons rencontré Catherine Trautmann, députée européenne, qui mènera une délégation chargée de vérifier le bon déroulement du sommet. L’association que je préside a décidé de ne pas y aller. Je suis fils de déporté, j’ai été témoin de l’arrestation de mon père par la Gestapo quand j’avais 10 ans : des comportements comme ceux que l’on voit en Tunisie, ça ne passe pas.
Dans ce contexte, ce sommet pourra-t-il faire avancer ces grandes problématiques ?
Je pense que oui. Il y a un premier chantier : la gouvernance d’internet. Les langues non anglophones sont devenues majoritaires parmi le milliard d’internautes. Or, ce sont des lois américaines qui régissent internet. Cela n’a plus de sens. Il faudrait créer un forum intergouvernemental qui fixerait une nouvelle réglementation. Ce combat est mené par les pays en dévelop-pement, avec, à leur tête, le Brésil et l’Inde. Ils misent beaucoup sur les technologies de l’information et ne veulent plus être dépendants des Américains.
Quelle est la place de l’Europe dans ce combat ?
L’Europe a longtemps eu du mal à trouver sa place : d’un côté, elle ne voulait pas déplaire aux Américains ; de l’autre, elle ne pouvait pas se couper des pays en développement.
Finalement, elle s’est rapprochée de ces derniers. Fin septembre 2005, elle a proposé la constitution d’un forum intergouvernemental pour prendre, à terme, le contrôle des fonctions exercées jusque-là par les Américains. Le paradoxe, c’est que ce changement de cap s’est produit sous la présidence anglaise !
Et concernant l’autre grand chantier, celui de la fracture numérique ?
Précisons d’abord que cette expression de « fracture numérique » ne veut rien dire. Et comme toujours dans ce genre de sommet, moins les expressions ont un sens, plus on les utilise ! Cette fracture numérique est étroitement liée aux questions de développement. Ce sont les politiques économiques qui créent le fossé dans lequel viennent naturellement se poser d’autres questions comme celle du numérique. On peut espérer que ce sommet progresse un peu dans la mesure où des participants commencent à lier la fracture numérique à d’autres, comme celle de l’énergie. Au lieu de faire de grands discours sur la société de l’information, soyons modestes et revenons à des choses concrètes ! |