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ÉDITORIAL
LE MONDE | 14.11.05 | 14h02 Mis à jour le 14.11.05 | 14h14
En accueillant le Sommet mondial de la société de l’information (SMSI), du mercredi 16 au vendredi 18 novembre, la Tunisie escomptait logiquement tirer profit de ce rassemblement. Il s’agissait de montrer à la vingtaine de chefs d’Etat, aux quelque dix mille participants attendus à Tunis et à la presse internationale venue couvrir l’événement qu’un petit pays dépourvu de richesses naturelles pouvait, à force d’opiniâtreté, rivaliser avec des nations mieux loties. C’est donc un pays moderne, maîtrisant les technologies de l’information, qui entendait se mettre en avant.
En fait, c’est le visage d’une autre Tunisie qui est en train de s’imposer : celle d’un régime policier qui ne tolère pas la critique, embastille ses opposants, bafoue les droits de l’homme et muselle la presse. Pour la première fois, un journaliste étranger, Christophe Boltanski, envoyé spécial du journal Libération, agressé par des "inconnus", a été victime du traitement réservé aux défenseurs locaux des droits de l’homme. Le constat de la dérive autoritaire du régime n’est pas nouveau. Arrivé au pouvoir il y a dix-huit ans à la suite d’un "coup d’Etat médical", le président Zine El- Abidine Ben Ali a, depuis longtemps, transformé la paisible Tunisie en une caserne où toute contestation est interdite, mais dont la réalité politique échappe aux millions de touristes venus profiter de son soleil.
A quelques jours de l’ouverture du sommet, le régime a cherché à donner le change, en offrant une image plus présentable : des dizaines de sites et de blogs de l’opposition, qui pourtant ne se privent pas de dénoncer le pouvoir en place, sont accessibles. Cette éclaircie ne trompe personne. Elle ne durera que les trois jours du sommet. Le régime n’a pas l’intention de s’amender, comme le prouvent les méthodes violentes utilisées par la police il y a quelques jours, pour disperser une manifestation de soutien à des opposants en grève de la faim depuis près d’un mois. Tout porte à croire que Christophe Boltanski a été jugé coupable d’avoir rendu compte de l’événement dans des termes sans doute jugés malveillants en haut lieu.
Face à ce triste tableau, les Etats-Unis - si souvent critiqués par ailleurs - n’ont pas hésité à tancer Tunis. La Tunisie, a dit en substance le département d’Etat, a réalisé dans le domaine économique et social de réels progrès qui en font le pays le plus prospère du Maghreb. "Nous attendons qu’elle en fasse autant dans le domaine des réformes politiques et du respect des droits de l’homme", a ajouté Washington.
La France n’a pas eu ce courage. Premier partenaire de la Tunisie, elle s’est contentée, à ce jour, de demander que "toute la lumière" soit faite sur l’agression du journaliste. Ce n’est hélas pas étonnant, pour qui se rappelle que Jacques Chirac, en visite officielle en Tunisie, en décembre 2003, avait couvert d’éloges le président Ben Ali et stigmatisé les défenseurs des droits de l’homme.
Pour être fidèle à l’image du pays de la démocratie, qu’elle souhaite tant préserver, la France serait bien inspirée de s’abstenir d’être présente, dans un tel contexte, au sommet de Tunis. Si Paris ne souhaite pas ouvrir une crise avec la Tunisie, la France a la possibilité de peser sur son ancien protectorat, à travers l’Union européenne. La Tunisie et l’UE sont liées par un traité de partenariat assorti de clauses en matière de liberté et de démocratie. Il serait temps pour la France et l’Europe d’exiger que ces engagements ne restent pas lettre morte.
Article paru dans l’édition du 15.11.05 |