Les obsèques
peu discrètes d’un vieux mafieux
taïwanais
Taïpeh correspondance
Hsu
Hai-ching, récemment décédé
à Taïwan à 93 ans, plus connu sous son
nom
de parrain mafieux, Wen Ge ("Frère moustique"), en raison de
sa frêle
stature, n’était pas un gangster comme les autres. Son
enterrement ne
fut pas banal non plus.
Frère moustique avait débuté sur un
marché de Taïpeh ; ses succès en
affaires avaient coïncidé avec son
élection au premier conseil
municipal de Taïpeh en 1950. Pour lui rendre hommage, les
principaux
clans de la pègre taïwanaise ont
déposé les armes et fait sortir de
l’ombre, en masse, leurs troupes : tatouages, lunettes noires,
portables dernier cri et mines patibulaires en plein centre de
Taïpeh,
sous l’oeil avide des caméras de
télévision taïwanaises, qui ont
diffusé l’événement en direct.
Démonstration théâtrale de
l’impunité
dont le crime organisé jouit à Taïwan.
Selon des statistiques de la
police, on y compterait au moins 1 236 "organisations criminelles
majeures" et 126 "gangs" recensés et surveillés.
Ces hordes disciplinées de gangsters sont d’abord venues
dans une salle
municipale du nord de la ville présenter leurs
condoléances à la
famille et s’incliner devant un immense portrait du défunt :
gotha du
milieu taïwanais presque au complet, parterre placide
de
parrains
dignement assis, par familles et par spécialités,
gros bonnets venus de
Macao, Hongkong et Kobé, chacun avec de fortes escortes.
Dehors, quelques milliers de jeunes gens - mafiosi en herbe ?
- à
qui on avait distribué des tee-shirts noirs faisaient
la
queue pour
pouvoir à leur tour s’approcher de l’estrade couverte de
fleurs. Puis
un très long cortège suivit à travers
les rues de la capitale
taïwanaise le cercueil de "Frère moustique"
jusqu’au cimetière. Dans un
ordre irréprochable.
Selon la presse, les invités avaient
déclaré un "jour de paix des
gangs" pour éviter que l’adieu au vieux mafieux ne
dégénère en vendetta
générale. La police n’eut donc aucun mal
à contenir cette concentration
record de criminels.
D’ailleurs, la mort du parrain n’avait pas été
tout à fait conforme aux
lois du genre. Le vieil homme avait quitté les affaires
depuis plus de
trente ans
et n’avait gardé
qu’un rôle d’arbitre et de
conciliateur entre gangs
rivaux. Vers la fin de sa vie, il n’aimait plus que trois choses, a
déclaré sa fille à la
télévision, "le vin, les femmes et les massages".
Plus les sushis. Il s’est simplement étouffé en
en mangeant un.
Florence de Changy
Article
paru dans l’édition du 04.06.05
|