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Le processus démocratique au Moyen-Orient n’a pas attendu la pression des USA pour faire ses premiers pas et, en moins de dix ans, mettre en déroute les dictatures de la région. Moncef Marzouki, 60 ans, est écrivain, neurologue et leader de l’opposition exilée en France. Lui qui a connu la prison, la privation de passeport et l’étroite surveillance de la police politique du président Zine El-Abidine Ben Ali, sait comme peu d’autres les difficultés qu’éprouvent ceux qui militent pour la démocratie dans des pays gouvernés par des régimes autocratiques. Dans une interview avec le Correio, il dit que l’Occident n’a pas compris la force de la société civile arabe.
CORREIO - À quel point les USA sont-ils responsables des élections qui se sont déroulées au Moyen-Orient après la chute de Saddam Hussein, non seulement en Irak, mais aussi en Palestine et au Liban ?
MONCEF MARZOUKI - Ces élections sont le résultat d’un processus de loin antérieur aux évènements actuels. En réalité, l’intervention des USA fut le pire qui eut pu arriver, car les forces conservatrices dans le monde arabe veulent maintenant convaincre l’opinion publique que tout ce qui vient du de l’Occident est mauvais. C’est pourquoi, nous essayons de rappeler aux peuples arabes que les mouvements démocratiques sont actifs depuis les années 1980 et que les dictatures du monde arabe étaient soutenues à cette époque justement par les USA. Nos initiatives furent bloquées durant des décennies par les puissances occidentales. Les élections palestiniennes constituèrent un processus normal après la mort d’Arafat. Et actuellement en Irak, il y a un tribalisme et un confessionnalisme qui n’ont rien à voir avec le concept moderne de démocratie.
CORREIO - Vous êtes optimistes quant à la démocratisation ?
MARZOUKI - Le Monde arabe a parcouru la moitie du chemin. Mais l’Occident continue à analyser la région avec une vision anachronique. Il y a 140 chaînes télé par satellite dans les pays arabes, tous avec des débats politiques et une très forte audience. La société civile est très politisée. Elle est en ébullition. Le monde arabe est aujourd’hui une région où se déroulent des débats politiques très animes. La liberté d’expression et d’association est une réalité presque dans tous les pays. Les dictatures sont affaiblies et "déplumées". Je pense que nous entrons dans une phase très difficile, avec une répression accrue. Mais je suis convaincu qu’en dix ans ces dictatures seront liquidées.
CORREIO - Comment réagissez-vous à l’argument récurrent que la démocratie est incompatible avec la culture des pays arabes ?
MARZOUKI - Dans les années 1930, les puissances occidentales disaient que les pays d’Amérique latine étaient incapables de fonctionner en mode démocratique. Voyez comment sont maintenant l’Italie et l’Espagne. Nous ne pouvons oublier que les pires dictatures dans l’histoire étaient occidentales, depuis 1850 jusqu’à l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. Nous les Arabes, nous nous identifions beaucoup avec ce qui se passe en Amérique du Sud, et surtout le Brésil en ce moment. Nous espérons vivre ensemble le même processus démocratique.
Le monde arabe - soit dit en passant - va s’ouvrir de plus en plus a l’Asie et a l’Amérique du Sud. Le sommet de Brasilia en est une preuve concrète. Nos relations avec les USA et l’UE ne sont plus au beau fixe, parce que ces vieux couples n’ont plus rien à se dire. Nous avons besoin d’un nouvel air !
Murad Sezer/AP/(SA)
Source : Journal Correio Braziliense (Courrier Brésilien), édition du 19 juin 2005, page 26. [1] |