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LE SOIR - 24.03.2005
Les avocats tunisiens cibles du régime
BAUDOUIN LOOS
Mais que se passe-t-il donc en Tunisie ? La profession d’avocat est-elle devenue maudite ? Les événements donnent en tout cas à penser qu’une inquiétante dérive faite d’intimidations, harcèlements et même agressions rend la pratique de ce métier très dangereuse. Un dossier tout chaud, l’« affaire Abbou », vient illustrer cette dérive. Deux témoins qualifiés étaient à Bruxelles ce mercredi pour rendre publique la situation à qui de droit.
« Nous avons été mandatés par le Conseil de l’Ordre national des avocats dont nous sommes membres pour aller témoigner à Paris, Bruxelles et Genève auprès des ordres, syndicats de juristes, instances internationales et ONG », nous expliquent Mes Mohamed Jmour et Abderrazak Kilani. « De longue date, le régime tunisien multiplie les agressions physiques et morales contre les avocats, qui peuvent aller jusqu’à l’acharnement contre des proches, le harcèlement des clients et cela même vis-à-vis d’avocats non engagés dans les droits de l’homme, ceux-ci n’étant par ailleurs pas respectés dans notre pays. Pour vous dire la gravité des choses, Me Bechir Essid et Me Abdelsattar Ben Moussa, avant-dernier et actuel bâtonniers de Tunis, ont tous deux été agressés physiquement, le second par un juge d’instruction le 2 mars dernier ! »
La dernière affaire est directement liée à la très fameuse invitation faite à l’Israélien Ariel Sharon par le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali dans le cadre d’un sommet mondial sur la société de l’information qui aura lieu en novembre à Tunis, invitation très impopulaire en Tunisie.
« Notre confrère Mohamed Abbou a écrit un texte diffusé le 28 février sur internet dans lequel il traçait un parallèle entre les généraux Sharon et Ben Ali, reprennent Mes Jmour et Kilani. Le lendemain, il était arrêté, pas à propos de cet article, mais au sujet d’un autre papier, datant du mois d’août 2004, dans lequel il comparait les prisons tunisiennes à la prison irakienne d’Abou Ghraïb (où les soldats américains ont torturé, NDLR). Or, en vertu de notre droit, la prescription en matière de presse est de trois mois. Leur mise en scène était tellement mal improvisée qu’ils ont produit une commission rogatoire datée du 31 septembre, mois qui compte 30 jours ! Ils ont ajouté une plainte pour coups provenant d’une consoeur membre du RCD (l’omnipotent parti au pouvoir) ».
L’affaire s’est encore ensuite compliquée. « Le 2 mars, quand de nombreux avocats arrivaient pour défendre leur confrère devant le juge d’instruction, des dizaines d’agents en civil ont investi le palais de justice et ont attaqué les avocats. Cette agression a été constatée par des membres du bureau exécutif de l’Association des magistrats tunisiens, qui a émis un communiqué dénonçant la maltraitance des avocats et les obstructions à la justice. Le Conseil de l’Ordre a ensuite appelé les avocats tunisiens à la grève le 5 mars, mouvement suivi à au moins 92 % à travers le pays. »
Cette lutte des avocats tunisiens s’inscrit dans une longue tradition de résistance de la profession qui a débuté avant l’indépendance (1956) : « Cela tient sans doute à la nature de notre métier, commentent Jmour et Kilani. Nous apprenons les valeurs de liberté puis devenons des remparts pour la défense des droits humains, civils, sociaux et politiques. Mais, depuis 1987 et l’arrivée de ce régime, notre situation morale et matérielle se dégrade. Le pouvoir veut venir à bout de toute poche de résistance... » |