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mardi 23 août 2005
Rapport de mission de Félix de Belloy Avocat au Barreau de Paris mandaté par la FIDH et la CIJ
Il est difficile de dire ce qu’ils attendaient de ce 10 juin, tous celles et ceux qui, à Tunis, s’étaient mobilisés depuis l’arrestation de Mohamed Abbou, le 1er mars 2005, et qui avaient assisté, presque impuissants, à sa condamnation à 3 ans et demi de prison ferme en première instance pour violence commises sur une avocate en juin 2002 et la publication d’un article sur le site internet Tunisnews en août 2004.
L’arrestation, l’instruction puis l’audience au tribunal correctionnel avaient été largement marquées par l’oubli du droit. En interjetant appel, que pouvaient-ils attendre de ce nouveau recours au droit ? La Cour d’appel de Tunis allait-elle faire exception, prêtant une oreille attentive à un avocat emprisonné, entre autres, pour « diffamation envers l’appareil judiciaire » ? La défense de Mohamed Abbou s’apprêtait une nouvelle fois à dénoncer à la barre le manque d’indépendance des magistrats. Qu’allait encore pouvoir dire la justice tunisienne, devenue dans ce procès à la fois juge et accusée ?
Sans doute, parmi les centaines d’avocats qui s’étaient constitués pour défendre leur confrère, beaucoup savaient que cet appel ne changerait rien dans l’immédiat. Le Comité de défense s’était formé autour d’hommes et de femmes habitués à la lutte, qui se battent depuis des années contre le régime du Président Ben Ali. Certains ont connu la prison, d’autres ont eu recours aux grèves de la faim.
Ceux-là, qui comptaient dans leurs rangs Mohamed Abbou, n’ignoraient pas que la décision serait certainement confirmée, voir aggravée. Mais une guerre a besoin de champs de bataille et, lorsqu’on ne peut lutter ni dans la rue, ni à la télévision, l’occasion d’un nouvel affrontement devant la Cour d’appel ne se refuse pas. Le prévenu lui-même semblait conscient que son affaire n’était pas seulement la sienne.
Mais d’autres ne croyaient-ils pas en la possibilité, même infime, de voir leur ami libéré ? Les jeunes avocates stagiaires qui avaient travaillé jusqu’à l’aube pour rendre d’épaisses conclusions, les confrères de tous âges, peu enclins au pénal, fatigués par des semaines de sit-in et surveillés depuis des mois par la police du régime, ces avocats qui, dans leur lutte nouvelle, renoncent pour longtemps à toute clientèle institutionnelle, tous ceux-là n’y croyaient-ils pas ? Peut-être ne menaient-ils pas ce combat sans le moindre espoir de voir leur justice se réveiller. Peut-être la voyaient-ils affirmer ce 10 juin dans l’enceinte de la Cour d’appel que les magistrats n’obéissent à personne sinon au droit et qu’en droit Mohamed Abbou n’a commis aucun délit.
Il semble en fait que parmi eux, beaucoup y avaient cru, si l’on en juge à l’effondrement de l’épouse de Maître Abbou quand la nouvelle de la confirmation est tombée, vers 18 heures, si l’on en juge à la gravité des visages rassemblés autour d’elle à la Maison du Barreau, si l’on se souvient du silence qui s’est installé dans la petite pièce où nous étions réunis pour arrêter un projet de communiqué. C’est bien l’espoir qui, jusque-là, les avait animés et qui semblait, ce soir-là, les abandonner.
* * *
10 juin 2005, 8h45
Le Palais de Justice est entouré de policiers en uniforme qui forment un barrage filtrant aux entrées. Je suis pour l’heure attendu en face, à la Maison du Barreau. Mandaté par la FIDH et la CIJ, je rejoins les observateurs étrangers -six avocats français, représentant notamment le Conseil National des Barreaux, Amnesty International, Reporters sans Frontière et le Barreau de Nanterre.
On nous accueille avec une tasse de café et une fleur : une rose dont l’emballage protège une photo de Mohamed Abbou, souriant.
Une fois réunis, nous partons en délégation derrière Abderazak Kilani, membre du Conseil de l’Ordre, dans le but de nous présenter aux magistrats de la Chambre saisie pour l’occasion (et chargée, habituellement, de statuer sur les affaires de chèques sans provision). La première épreuve est de pénétrer dans l’enceinte du Palais. C’est la première cohue, le premier désordre devant une grille protégée par une bonne dizaine de policiers. On joue des coudes, on se rapproche, notre meneur négocie en arabe, on nous demande nos cartes d’avocats, on note consciencieusement nos noms sur une feuille volante, et puis on nous laisse entrer.
La deuxième épreuve sera plus ludique : trouver la Présidente de l’audience, Madame Faïza Snoussi, cachée quelque part au sixième étage de l’annexe du Palais. Maître Kilani frappe finalement à la bonne porte et en ressort penaud : Madame la Présidente veut que nous allions d’abord saluer le Premier Président de la Cour. Vu louable, auquel nous nous soumettons. Nouveau labyrinthe de couloirs décrépis, au bout duquel une aimable secrétaire nous indique, vérification faite, que le Premier Président est sorti. Nous retournons donc vers le bureau de la Présidente qui, entre temps, s’est éclipsée...
9h15
En redescendant vers la salle d’audience, au rez-de-chaussée, nous entendons des protestations et des cris : devant la porte de la salle, dans le hall du Palais, des dizaines de policiers en uniforme font barrage à un rassemblement composé en grande partie d’avocats, en robe, qui n’acceptent pas qu’on leur refuse l’entrée. Nous n’osons plus jouer des coudes, mais ce sont nos confrères tunisiens eux-mêmes qui demandent à ce que les observateurs étrangers soient admis en priorité. Ce n’est plus une négociation. C’est une vraie bataille où l’on s’indigne en hurlant, poing levé, prenant la foule à partie. Tout à coup, sans raison apparente, les policiers cèdent : certains, dont les étrangers, peuvent entrer. D’autres restent à la porte, sans que l’on comprenne les critères de sélection.
Dans la salle, l’ambiance est plus calme. Une vingtaine d’avocats occupent en rangs serrés les deux premiers bancs de la Chambre. Ils discutent ou s’affairent, la tête dans leurs dossiers. Les rôles sont bien répartis, et l’audience dûment préparée. Sept avocats plaideront pour la première affaire, celle des violences que Mohamed Abbou aurait exercées en 2002 sur une femme, Dalila M’Rad, épouse d’un avocat proche du pouvoir. Cette femme avait porté plainte pour violences et produit des expertises médicales relatives, d’après la défense, à un accident de voiture antérieur. Dans cette affaire que les juges ont soudainement fait resurgir, Mohamed Abbou a été condamné à deux ans de prison ferme, sans jamais avoir été entendu, ni pendant l’instruction, ni pendant l’audience.
D’autres avocats sont chargés de plaider la deuxième affaire, celle liée à la publication d’un article sur le site Internet Tunisnews le 25 août 2004 dans lequel il comparait les conditions carcérales en Tunisie à celles dans la prison d’Abu Ghraïb en Irak. Poursuivi pour « publication et diffusion de fausses nouvelles troublant ou susceptibles de troubler l’ordre public, diffamation envers l’appareil judiciaire et incitation de la population à enfreindre les lois du pays » en vertu des articles 42, 44, 49, 51, 68 et 72 du Code de la presse et de l’article 121-3 du Code pénal tunisien, Mohamed Abbou avait été condamné en première instance à une peine d’un an et demi d’emprisonnement.
Derrière les avocats, trois ou quatre rangées de bancs sont encore vides. Mais tous les bancs du fond de la salle sont occupés par une trentaine de quidams en civil, assis, qui attendent le début de l’audience sans le moindre signe d’impatience ou d’énervement, comme si ni les protestations de l’autre côté de la porte, ni l’effervescence dans la salle ne parvenaient jusqu’à eux.
Nos confrères nous accueillent et nous éclairent sur la situation. Certains avocats devant plaider n’ont pas encore pu les rejoindre, tandis que tout public est refusé : les gens assis au fond de la salle sont des fonctionnaires que la police a posés là, pour la figuration.
Au compte-goutte, d’autres confrères parviennent à entrer, puis quelques « civils », dont l’épouse de Mohamed Abbou et plusieurs représentants d’Ambassades, l’Union européenne, la Norvège, la France, l’Espagne notamment.
9h30
La Cour fait son entrée, flanquée d’un Procureur qui ne la quittera pas de la journée, se levant et revenant exactement en même temps qu’elle. La Présidente est femme apprêtée, aux yeux rieurs.
Les prévenus entrent à leur tour, escortés par un cordon de policiers. Ils sont cinq. Mohamed Abbou, parmi eux, se retourne vers ses amis, les salue, leur sourit, l’air plutôt calme. L’audience commence et, dès les premiers instants, s’engage mal. La Présidente n’a pas dit deux phrases que déjà des avocats du premier rang lui coupent la parole1 pour demander à ce que tous leurs confrères inscrits en défense puissent être présents à son procès. La Présidente refuse, prétextant que la salle est déjà pleine. Or, étonnamment, les services de police n’ont pas recruté assez de fonctionnaires pour remplir la salle : il reste au moins trois rangées de bancs libres... L’argument ne tient pas, mais la Présidente n’en démord pas. S’en suit un dialogue de sourds où chacun répète avec vigueur sa position, dérapant parfois lorsque la Présidente affiche trop frontalement son autorité : « C’est moi qui décide », ce à quoi le avocats protestent à plusieurs et en haussant la voix que l’exercice des droits de la défense ne dépend pas de sa volonté.
Il semble que ce soit un « round-test ». Chacun jauge l’autorité et la détermination de l’autre. La Présidente propose bientôt que les avocats absents qui veulent plaider n’entrent qu’après l’instruction de l’affaire et les premières plaidoiries, à condition que d’autres leur laissent leur place... Le ton monte ; la Présidente tape du poing sur la table et ordonne une première suspension. La Cour se retire, les prévenus sont évacués.
10h00
Nous restons dans la salle d’audience, dont les portes restent fermées pendant la suspension qui durera environ une demi-heure. Il règne dans cette vaste pièce où la chaleur commence à se faire sentir, une atmosphère agitée, presque gaie : le brouhaha s’élève, des groupes se forment pour commenter la première apparition de la Cour, on se salue, on s’embrasse, et des rires se mêlent aux éclats de voix. La plaignante, Dalila M’Rad, assise au milieu de ses anciens confrères, prend part aux discussions. Tous se demandent pourquoi, quitte à remplir la salle de fonctionnaires, ils n’ont pas fait le travail jusqu’au bout, laissant vides trois bancs qui pourraient accueillir une quarantaine d’avocats ou de spectateurs supplémentaires.
On relève aussi que le Code tunisien de procédure pénale prévoit la possibilité pour le président de l’audience de prononcer un huis clos lorsqu’un motif d’ordre public le justifie. Pourquoi la Présidente n’a-t-elle pas eu recours à cette disposition ? On s’étonne d’ores et déjà du manque de rigueur qui marque la préparation et le début de cette audience.
Au bout d’une demi-heure, le silence se fait : les magistrats reviennent. Dans un calme relatif, la Présidente déclare qu’elle va d’abord faire passer les quatre autres affaires. Les dossiers de Mohamed Abbou ne seront appelés qu’ensuite. Cette décision ouvre une sorte de trêve : les avocats et observateurs sortent de cette salle d’audience, sans s’inquiéter réellement de la question du retour.
11h00
Pourtant, lorsque après une pause à l’extérieur du Palais, au café ou à la Maison du Barreau, il faut rentrer à nouveau dans la salle d’audience, c’est une nouvelle cohue qui se forme, et l’on entre au compte-goutte. Les étrangers sont encore une fois admis en priorité : les plaisanteries des confères tunisiens, interdits d’accès, ne se font pas attendre, certains déclarant qu’ils vont porter des lentilles de couleur bleue afin de pouvoir entrer...
Bon an mal an, la salle se reconstitue, plus nombreuse qu’au départ. Les robes noires des avocats se serrent les unes contre les autres et, bientôt, les fonctionnaires des derniers rangs, toujours imperturbables, sont minoritaires. Je tente alors de compter le nombre d’avocats dans la salle : il peut y en avoir près de 140.
La première affaire Abbou est appelée, celle qui concerne les coups que l’avocat aurait portés, trois ans plus tôt, sur Dalila M’Rad. L’homme se lève et la Présidente résume les charges devant une audience silencieuse. Déjà, certains avocats tendent au Greffier les papiers signés par lesquels ils se constituent pour la défense du prévenu.
La Présidente s’adresse directement à Mohamed Abbou pour lui demander s’il reconnaît avoir agressé la plaignante. L’avocat rétorque d’une part que cette affaire date de près de trois ans et, d’autre part, qu’il n’a pas pu préparer sa défense. Au premier signe d’impatience de la Présidente, la salle s’agite. La magistrate reprend la parole, et Mohamed Abbou répond qu’il a seulement « poussé » (c’est du moins la traduction qu’on me rapporte) Dalila Mrad et ajoute qu’il n’a pu se défendre sur ce point en première instance. La Présidente rétorque que cela ne l’intéresse pas, seuls les faits reprochés étant examinés. Le ton monte. Le prévenu répète qu’on réveille artificiellement une vieille affaire, tandis que la magistrate lui indique plus nerveusement qu’elle ne veut pas de politique dans son audience. Pour reprendre la main, elle repose une question qu’elle adresse à « l’accusé ». Tollé de la part des défenseurs qui demandent à la juge d’appeler Mohamed Abbou « Maître ». Refus de Madame Snoussi, qui répond que pour elle, il est un prévenu comme les autres.
C’est la fin de la trêve, après seulement cinq minutes d’audience. S’ensuit, devant une salle de plus en plus animée et véhémente, un nouveau dialogue de sourds entre la Présidente et la défense. La première refuse que l’on parle d’autre chose que des faits, tandis que Mohamed Abbou et ses avocats veulent être entendus sur le contexte de l’affaire. Les confrères, tout en continuant à passer au greffier leurs actes de constitution, prennent la parole avec ardeur : « Il dit ce qu’il veut ! ».
« Taisez-vous, c’est moi qui commande ! ».
La Présidente tape du poing sur la table et demande au Greffier de noter que le prévenu refuse de répondre à ses questions. Nouveau tollé. Se passe alors un épisode aussi bref que stupéfiant : la magistrate se tourne vers le Procureur et lui pose une question. D’après ma traductrice, elle lui demande la peine qu’il requiert. Dans le brouhaha le plus total, sans même se lever ou justifier ses réquisitions, le Procureur demande, en marmonnant presque, une aggravation de la peine. Il faut préciser que beaucoup d’avocats ne l’ont pas entendu, et que tous n’étaient pas d’accord à l’issue de l’audience pour dire qu’il avait pris ses réquisitions.
Mais il semble bien que pour la Présidente de la Cour, les réquisitions ont été effectivement prononcées, ce qui veut dire que l’instruction de l’affaire est terminée. Aussi, lorsque les avocats continuent à s’indigner du fait que leur client ne peut s’expliquer, la juge leur demande s’ils sont en train de plaider sur le fond, puis ordonne au greffier de noter que tel avocat plaide ou a plaidé.
Le vacarme s’intensifie : les avocats qui ne protestent pas debout commentent la scène à voix haute. Le conseil -et mari- de la plaignante se rend compte alors que, si l’on en est déjà aux plaidoiries de la défense, l’audience s’est déroulée sans qu’on lui ait donné la parole. Dalila comprend à son tour la situation et crie au scandale, en affirmant que les confrères ont empêché son époux de plaider.
Mais leur agitation n’émeut pas la Présidente qui réclame à présent la liste des avocats plaidant en défense. Le Bâtonnier lui indique que les avocats se sont déjà mis d’accord sur l’ordre des plaidoiries. Un nouveau conflit apparaît à propos de cet ordre : la Présidente veut désigner elle-même l’avocat à qui elle donne la parole, tandis que les défenseurs de Mohamed Abbou revendiquent leur liberté sur ce point.
Le Bâtonnier, chef de file de la défense depuis le début de l’audience, tente un retour à la normale : il demande à la Cour de poser un certain nombre de questions au prévenu sur l’affaire. La Présidente s’agace : « Pourquoi n’avez-vous pas posé vos questions en première instance ? » La salle proteste bruyamment.
La voix, énergique et voilée, de Maître Radia Nasraoui s’élève doucement dans ce brouhaha. Ses premiers mots font taire toute la salle. Elle pose trois questions à la Cour : 1- Pourquoi les droits de la défense ne sont-ils pas respectés ? 2- Le prévenu a-t-il quelque chose contre la plaignante (ce à quoi Mohamed Abbou répond : non, c’est l’Etat qui a quelque chose contre moi !) ? 3- Y a-t-il des témoins sur les faits reprochés ?
La magistrate est assez décontenancée par cette percée et semble hésiter à reprendre ces questions. Mais l’accalmie est de courte durée : à peine les écarte-t-elle que les avocats, en chur, s’offusquent de son comportement. « Laissez notre client s’exprimer ! ». La Présidente s’énerve et s’adresse vivement à Mohamed Abbou. « Ne criez pas sur notre client ! », lui répond-on.
Le point de non retour est atteint. La juge, capable jusque-là de retrouver tout à coup un sourire distancié, presque charmeur, perd toute patience et semble excédée. Au milieu du vacarme, elle tape du poing sur la table et se rapproche de son micro : « Ne faites pas d’incident ! Si vous n’êtes pas contents, allez en cassation ! ». Les protestations redoublent d’intensité.
La Présidente se lève et déclare au micro : « L’audience est suspendue. J’ordonne l’évacuation de la salle ! ».
La Cour se retire.
11h40
La salle, censée être évacuée, est complètement clôturée. Les policiers, nombreux à l’intérieur, le sont encore plus à l’extérieur. On devine à leur inertie qu’ils n’ont pas fermement l’intention d’exécuter l’ordre de la Présidente. Les plus jeunes interrogent du regard les gradés, qui restent immobiles, comme dans l’attente d’un ordre nouveau.
Les avocats ont retrouvé tout de suite calme et humour. Aucun ne semble réellement croire que les policiers vont procéder physiquement à leur évacuation. Domine plutôt un sentiment de victoire sur la première bataille de la journée. Maître Hammimi prend la parole pour indiquer que personne ne doit sortir de la salle. « S’ils veulent nous évacuer, qu’ils essayent ! ».
On sent en revanche que ça s’agite en coulisses. Dans l’embrasure de la porte du greffe, apparaît un homme en costume rayé, maintenant une oreillette de la main droite. Il jette un coup d’il circulaire à la salle, tient un bref conciliabule avec un officier en uniforme et s’en va. Il est, paraît-il, le chef de la police du district.
Rien ne se passe pendant une longue demi-heure, où l’on bavarde assez gaiement.
Vers 12h20, des renforts pénètrent dans la salle, qui se remplit en quelques secondes de chemises bleues. Il y a peut-être vingt policiers à l’avant, et une trentaine au fond de la salle, en rangs serrés. Un officier répercute l’ordre qu’il a reçu : les étrangers doivent sortir.
Les représentants des Corps Diplomatiques, très discrets depuis le début, hésitent. Les confrères tunisiens leur demandent de ne pas se lever. Aux avocats français, ils ordonnent de rester. Personne ne bouge, ni les secrétaires d’Ambassades, ni les officiers de police. Le nouvel ordre, singulier, d’évacuer les seuls étrangers, n’est pas plus exécuté que le précédent. Maître Najib Hosni amuse tout le monde en déclarant que lui aussi a reçu un ordre, celui de ne pas bouger, ordre de son Bâtonnier qu’il est obligé de respecter !
Le Chef de la police fait une nouvelle apparition, ce qui provoque un léger tumulte. Le Bâtonnier parle avec des officiers, puis, accompagné d’un membre du Conseil de l’Ordre, quitte la salle pour aller négocier la reprise de l’audience avec les services du Ministère.
12 h 45
Alors que l’attente se prolonge, une agitation se fait sentir au fond de la salle. Les policiers demandent aux « civils » qui se tenaient assis, imperturbables depuis le début de la matinée, de partir. C’est l’évacuation qui commence.
La trentaine de fonctionnaires se lève docilement et quitte la salle. Voilà les derniers bancs libérés. Quelques confères qui s’y étaient assis s’y trouvent à présent isolés. Tous les avocats observent en silence les gestes des policiers. L’un d’eux s’avance vers une avocate restée seule sur le dernier banc. D’un coup, c’est toute la salle qui se met à crier. « Ne la touchez pas ! ». Le policier se fige puis retourne parmi les siens. C’est le statu quo. Les discussions reprennent.
12 h 50
Le Bâtonnier revient et déclare que l’audience peut reprendre si la salle reste calme. Quelques secondes plus tard, d’autres policiers en uniforme entrent dans la salle, se frayant difficilement un chemin parmi leurs collègues déjà nombreux.
En tout, ils sont peut-être une soixantaine. La salle d’audience, qui ne compte plus comme « civils » que les quelques membres des ambassades, prend une nouvelle allure : on y voit une marée de robes noires cernée par des rangées de chemises bleues.
L’entrée des nouveaux policiers a provoqué, on ne sait pourquoi, des remous à l’extérieur de la salle. Dehors, des cris s’élèvent, des coups sont donnés sur la porte qui vient de se refermer. Sans doute des confrères qui tentent encore de rentrer, mais ceux assis dans la salle ne réagissent pas, comme lassés des incidents.
On attend.
13h30
La Cour arrive enfin, toujours accompagnée du fidèle Procureur.
Un dialogue relativement calme s’instaure entre le Bâtonnier et la Présidente. Le premier rappelle que des avocats inscrits pour la défense sont toujours interdits d’accès, malgré le caractère public de l’audience. La seconde fait remarquer que la salle est archi comble. La discussion ressemble fort à celle qui avait animé les premiers instants de l’audience, quatre heures plus tôt.
Faïza Snoussi, la Présidente, abandonne soudain son amabilité. Elle remarque à voix haute qu’il y a encore des étrangers dans la salle et constate que son ordre n’a pas été exécuté. Le ton monte. Face aux protestations, la magistrate donne des explications véhémentes, mais assez fluctuantes : ce ne sont pas les étrangers qu’elle veut voir évacuer, ce sont les non avocats qui n’ont rien à faire ici (c’est-à-dire le corps diplomatique !). Non, les étrangers la dérangent en fait parce que leurs traducteurs font du bruit2 !
Elle se lève à nouveau, en répétant son ordre d’évacuation des étrangers...
Les membres des ambassades se lèvent, sans mot dire. Les policiers les guident poliment vers la sortie. Les confères tunisiens les voient partir sans protester, mais demandent une nouvelle fois aux six avocats français, dispersés dans la salle, de ne pas se lever. Ils déclarent que si nous sortons, ils sortent aussi. Chacun de nous se sent protégé par sa robe. Nous restons assis.
Les gradés hésitent. Certains s’approchent du membre du Conseil national des Barreaux et lui demandent très doucement de quitter la salle. Toute l’assemblée s’y oppose à grands cris. L’avocat français refuse poliment.
Je suis un peu plus loin, entouré de confrères tunisiens. Deux policiers me regardent, puis s’adressent à mes voisines : « Il n’est pas Tunisien, n’est-ce pas ? » La question est posée avec le sourire. Avec le sourire, elles répondent que je suis un confrère de Tunis, puis me traduisent le dialogue à voix haute devant les policiers qui se mettent à rire. Je déclare que ma grand-mère était tunisienne et que j’ai le droit de rester. Les policiers rient à nouveau et me tournent le dos.
Ces minutes, où une sorte de xénophobie a régné dans la salle, s’achèvent ainsi, non sans une certaine gaieté. A nouveau, on attend le retour de la Cour dont l’ordre n’a été que partiellement exécuté.
14 h 10
La Cour revient. La salle est très calme.
Le Bâtonnier s’avance. Il rappelle d’abord aux magistrats que la construction d’un Etat démocratique ne peut se faire sans la justice. Le silence est total. Il ajoute qu’il n’y pas de justice sans procès équitable, sans droits de la défense. Or, fait-il remarquer, nombre d’avocats n’ont pas eu le droit de pénétrer dans la salle d’audience. Enfin, la garantie d’une vraie justice, c’est aussi la publicité des débats : l’épouse elle-même de Mohamed Abbou n’a finalement pas pu y assister. Pour ces raisons, constatant que la justice n’était pas appliquée, il a décidé, avec ses confères, de quitter la salle.
Les avocats, dont la plupart ne s’attendait pas à une telle décision, se lèvent sans broncher et suivent leur Bâtonnier. Nous nous levons également.
Abderazak Kilani, membre du Conseil de l’Ordre qui nous avait guidés dans le Palais en tout début de matinée, nous demande de rester avec lui dans la salle : nous serons, comme lui, les témoins silencieux du procès sans défense de Mohamed Abbou.
14h20
Nous attendons dans la salle devenue silencieuse, presque vide. Outre les six avocats français et Maître Kilani, sont restés trois journalistes tunisiens, que je n’avais pas repérés jusqu’ici et qui avait été interdits d’entrée une bonne partie de la matinée.
Sur les derniers bancs, se sont assis des civils. Le membre du Conseil de l’Ordre nous indique qu’il s’agit sans doute de policiers.
Au bout d’un quart d’heure, un policier en uniforme s’avance et demande aux journalistes de sortir. Ces derniers s’exécutent sous notre regard désolé. Quelques secondes plus tard, comme pour montrer qu’il n’y a pas atteinte à la liberté de la presse, le policier fait comprendre aux quelques civils assis au fond de la salle qu’ils doivent également sortir. A leur tour, et toujours sans un bruit, ils quittent la salle.
Nous attendons seuls, ne sachant plus vraiment pourquoi nous sommes les seuls à présent à pouvoir assister à cette audience alors que, quelques heures plus tôt, nous étions justement l’objet des ordres d’évacuation.
Mohamed Abbou entre bientôt, escorté par un cordon de douze policiers. Il se tourne souriant vers nous, et nous remercie d’être là.
14h45
La Cour fait son entrée dans cette salle désertée.
Les propos qui se tiennent alors nous échappent puisque nous n’avons plus de traducteur. Maître Kilani nous fait néanmoins comprendre que la Présidente instruit directement la deuxième affaire, celle de l’article sur Internet. Considère-t-elle achevée l’audience de la première affaire ?
Un dialogue s’instaure entre la juge et le prévenu. La Présidente laisse Mohamed Abbou s’exprimer. Elle n’ouvre pas le dossier, très mince, posé devant elle. Notre confrère de Tunis prend des notes.
Après quelques minutes de dialogue, la Présidente s’adresse au Greffier. Elle prononce encore quelques mots, puis se lève et s’en va, suivie par ses Conseillers et son Procureur. Mohamed Abbou sort, toujours sous bonne escorte.
15h00
Maître Kilani nous résume l’audience-éclair qui vient de s’achever. Mohamed Abbou a réussi à dire à la Présidente qu’il était devant elle parce qu’il avait osé remettre en cause l’indépendance de la justice. Sans froisser la magistrate qu’il n’accusait pas directement, il a cité d’autres affaires. Sur les questions de Madame Snoussi, il a précisé qu’il n’appelait pas à la révolte, mais à une résistance pacifique.
Le membre du Conseil de l’Ordre nous explique aussi que la Présidente lui a demandé s’il voulait plaider. Maître Kilani, sans même relever la tête, a continué à prendre des notes, fidèle à la décision prise par le Bâtonnier. La magistrate a alors fait acter au procès-verbal qu’aucun avocat ne s’était constitué pour la défense de Mohamed Abbou.
Nous attendons à présent le délibéré. Nous allons étonnamment l’attendre près de trois heures, nous demandant ce qui justifie une telle durée, après une audience si courte. Vers 17 heures, le Palais s’est vidé. Nous pouvons sortir et entrer librement dans la salle, faisant les cent pas sous l’il assoupi des policiers, encore nombreux.
18h00
Enfin, Mohamed Abbou est rappelé.
La Cour entre. La Présidente, sans lever les yeux, lit le délibéré. La Cour se retire. Les policiers s’approchent de Mohamed Abbou qui se lève et, avant de quitter la salle, nous adresse un sourire désolé.
A notre tour, nous quittons la salle pour rejoindre celles et ceux qui nous attendent dehors. Nous devons leur annoncer ce que nous venons d’apprendre : les peines prononcées dans les deux affaires ont été confirmées. Mohamed Abbou est en prison pour longtemps encore.
Lorsque j’entre, à la Maison du Barreau, dans la pièce où le Comité de défense s’est réuni, la nouvelle est déjà parvenu jusqu’à eux : déjà, assise sur un canapé, entourée des confrères de son mari, Madame Abbou pleure en silence, la tête dans les mains. |