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Il avait écopé de vingt ans : vingt mois après, Raul Rivero, le poète et journaliste cubain libéré mardi après de multiples pressions internationales, se déclare "sans haine" mais décidé à reprendre sa plume et pas le chemin de l’exil. A 59 ans, le cheveux long et blanchi en prison, toujours corpulent --il a perdu une trentaine de kilos sur les quelque 120 qu’il pesait à son arrestation--, il a retrouvé son minuscule appartement du centre de La Havane, où la presse internationale l’assiège. "Je sors sans colère, pas dans une position belliqueuse, mais plutôt constructive. Je n’ai pas de haine. J’ai des petites rancunes, mais pas de grandes haines", sont ses premiers mots quelques heures après sa sortie du Combinado del Este, la grande prison de La Havane. Il s’exprime rapidement, comme s’il avait longuement mûri les réponses aux questions attendues, et sans façon, avec sa gouaille de "guajiro", de rural cubain de sa province natale de Ciego de Avila (est) où il passé sa jeunesse, mais aussi ses vingt mois de prison avant son transfert vendredi vers la capitale. "Honnêtement, dit-il, je pensais passer sept ans" au moins en prison sur les vingt auxquels il a été condamné en avril 2003 avec 74 opposants. Il lui faut maintenant "repenser" la dissidence et le journalisme indépendant, dont il a été un fondateur en 1995. "Je dois repenser tout cela. Je n’ai jamais voulu être dans un parti", dit-il. Mais, ajoute-t-il, "je me sens un peu le devoir de travailler pour les autres qui sont toujours en prison, surtout les journalistes", dit-il, en référence aux quelque 28 journalistes condamnés parmi les 75 de l’an dernier. Apparemment en bonne santé, il souffre cependant de complications pulmonaires qui ont été décelées en prison, d’un kyste au rein gauche, d’hypertension et de névrite intercostale, une inflammation des nerfs due en général à une mauvaise alimentation. Raul Rivero ne fait pas mystère de qu’il fut longtemps un admirateur de Fidel Castro jusqu’à ce que ses doutes surgissent dans les années 1970, quand il était correspondant à Moscou de l’agence officielle cubaine Prensa Latina. "Pourquoi n’en ai-je pas parlé à l’époque ? Parce que j’avais peur, comme j’ai peur aujourd’hui, on doit toujours avoir peur. Mais à l’époque, je n’avais plus peur. Aujourd’hui, je ne peux pas dire que je n’ai pas peur, mais c’est une autre peur. La qualité de la peur a changé, mais je la gère moi-même", dit-il. Durant ses vingt mois de prison, son épouse Blanca Reyes a poursuivi sans relâche une activité fébrile pour obtenir sa libération, à la tête des "dames en blanc" de La Havane, les épouses de dissidents emprisonnés. "J’ai un problème avec Blanca. Avant, Blanca était mon épouse. Aujourd’hui, je suis le mari de Blanca", dit-il avec humour en désignant son épouse à ses côtés. Il annonce du même coup la prochaine parution en France et en Espagne d’un nouveau recueil de poèmes, "Corazon sin furia" ("Coeur sans colère"). Il espère écrire aussi en prose sur son expérience carcelaire ainsi que de nouveaux textes dont il a déjà les notes. Il n’a pas l’intention de quitter Cuba, sauf si les circonstances l’exigent. "Je n’ai pas de raison de partir, parce que vous savez bien que je n’ai jamais voulu m’en aller d’ici. C’est mon pays. Maintenant, ce que je ne peux pas faire, c’est travailler avec une épée de Damoclès en permanence sur moi et retomber en prison une nouvelle fois", dit-il. Il rejette catégoriquement le qualificatif de "mercenaire" dont l’ont qualifié les autorités à son procès en l’accusant de travailler pour les Etats-Unis. "Je peux respecter les Etats-Unis comme pays, comme nation, comme peuple, mais (...) jamais je ne voudrais pour Cuba un gouvernement qui ne soit pas cubain, authentique", dit-il encore.
Agence Fance-Presse 30 - 11 - 2004
Raul Rivero : une trajectoire emblématique de sa génération
Passé de l’apologie de la révolution cubaine à l’hostilité déclarée envers son chef Fidel Castro, Raul Rivero, personnage truculent des lettres cubaines, a gagné une renommée internationale mondiale et entend continuer à se servir de sa plume. Libéré mardi, une semaine après l’anniversaire de ses 59 ans, le poète le plus respecté de sa génération a réintégré son minuscule appartement du centre de La Havane où les policiers étaient venus le chercher le 20 mars l’an dernier, lors d’une rafle dans laquelle tombaient 74 autres opposants, dont 64 sont toujours en prison, condamnés à de lourdes peines. Ses cheveux ont totalement blanchi en prison et il ne pèse plus qu’une centaine de kilos, après en avoir perdu une trentaine lors de son séjour forcé à Canaleta, sa prison de la province de Ciego de Avila, à environ 400 km à l’est de La Havane. Il n’était qu’à une quarantaine de kilomètres de son lieu de naissance, Moron, où il a vu le jour le 23 novembre 1945. Comme beaucoup d’adolescents cubains, Raul Rivero s’enflamme pour la révolution de Fidel et se retrouve à 15 ans en uniforme de milicien à combattre au début des années soixante les "contre-révolutionnaires" dans les montagnes du centre de l’île. Il part ensuite à La Havane à la Faculté de journalisme, où il participe à la fondation en 1966 du "Caiman barbudo" (Le crocodile barbu), un tabloïd, bouillon de culture des intellectuels et "lecture obligée" de l’intelligentsia sud-américaine dans les années suivantes, avant sa reprise en main par le régime. Raul Rivero s’y distingue déjà par sa plume mordante, son humour et son ironie : il a tout juste 23 ans quand il se voit décerner en 1968 le prix David de l’Union des écrivains et artistes cubains pour son recueil de poèmes "Papel de Hombre". Il récoltera d’autres récompenses littéraires en 1979 et 1981 pour une oeuvre qui compte une dizaine de titres. Bohème, grand buveur, amateur de bonne chère, entouré de sa réputation de meilleure écrivain et poète de la "génération révolutionnaire", il dépasse bientôt les 100 kilos et se gagne le surnom de "El Gordo" (le gros) auprès de ses amis. En même temps, il travaille à la revue officielle Cuba et ensuite à l’agence Prensa Latina, qui a vu le jour avec le régime en 1959, où il ne départ pas d’un style qui tranche avec la prose officielle. Envoyé comme correspondant de l’agence cubaine Prensa Latina à Moscou dans les années 1970, il y découvre à "l’époque Brejnev" les réalités d’un régime sur lequel Cuba s’est totalement aligné. Le poète officiel en revient d’humeur critique et suit avec attention dans la décennie suivante les développements de la perestroika de Mikhaïl Gorbatchev, dont Fidel Castro n’est pas un émule. En 1991, c’est l’effondrement de l’URSS, suivi immédiatement de celui de l’économie cubaine. Pour Raul Rivero, c’est la rupture avec Fidel Castro et la "Lettre des Dix" qu’il lui envoit, dans laquelle il demande avec neuf autres intellectuels une démocratisation du régime et des réformes économiques. La réponse vient avec un éditorial de Granma, l’organe officiel du parti communiste cubain, qui titre : "Nouvelle manoeuvre de la CIA". Dès lors, s’il évite encore la prison, il devient un "pestiféré" et lance en 1995 la première agence de presse "indépendante" de Cuba, CubaPress, dont le travail "artisanal" conquiert rapidement le respect à l’étranger mais suscite une vive hostilité des autorités. "Je n’ai pas de haine", a-t-il déclaré à sa sortie de prison, dans l’appartement qu’il partage avec sa mère, âgée de 85 ans, et son épouse Blanca Reyes qui l’a soutenu sans relâche durant cette épreuve. Il n’a aucune intention de s’exiler, dit-il, et compte reprendre la plume et son combat pour un journalisme indépendant à Cuba.
Agence Fance-Presse 30 - 11 - 2004 |