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INTERVIEW Le « juge rebelle » Mokhtar Yahyaoui a entamé une grève de la faim mardi avec sept autres opposants - de toutes tendances- au régime Une première dans ce pays à un mois de la tenue à Tunis du Sommet mondial sur la société de l’information
par Ludovic BLECHER
LIBERATION.FR : jeudi 20 octobre 2005 - 14:53
Pour la première fois, des membres de l’opposition tunisienne ont lancé au grand jour, mardi, un mouvement uni de protestation. Le mode d’action est spectaculaire : tous sont en grève de la faim. Ils sont huit - journalistes, associatifs, syndicalistes, membres de partis politiques... - retranchés chez l’un d’entre eux en plein centre de Tunis. A l’extérieur, un important dispositif policier a d’abord empêché toute allée et venue avant de relâcher la pression mais pas la surveillance, désormais plus discrète mais permanente.
La date de cette initiative, à moins d’un mois du sommet sur la société de l’information (SMSI) organisé en Tunisie sous l’égide de l’ONU, n’a pas été choisie au hasard. Il s’agit, pour l’opposition, d’une occasion unique d’attirer l’attention sur un pays qui « connaît depuis des années une détérioration de sa situation politique, sociale et culturelle », selon les grévistes (lire le texte de leur appel). Alors qu’il entamait son troisième jour sans manger, le « juge rebelle » Mokhtar Yahyaoui, débarqué fin 2002 pour avoir critiqué le système judiciaire tunisien sur un site Internet, a répondu aux questions de Libération.fr.
Votre avez pris la décision commune d’entamer une grève de la faim. S’agit-il d’un geste désespéré ?
Non, c’est un défi au pouvoir tunisien. La Tunisie a les apparences d’un pays moderne et ouvert mais c’est en réalité l’un des systèmes les plus répressifs au monde. Le régime détient tous les pouvoirs, n’accepte aucune discussion, aucune contestation. Si on n’est pas dans la ligne ou qu’on émet un avis contestataire, le pouvoir nous considère comme un ennemi. Et un terrible dispositif se met en place : surveillance, écoutes, pression policière, fiscale, économique... Les personnes concernées ne sont pas les seules frappées mais aussi leurs familles. Nos enfants ne peuvent plus faire d’études, sont interdits d’accès au marché du travail. Nous ne sommes plus prêts à accepter cette répression permanente. Personnellement, cela fait quatre ans que je n’ai plus mon salaire de juge et que je suis interdit de quitter mon pays pour avoir critiqué sur l’Internet le système judiciaire.
C’est la première fois, en Tunisie, que des personnalités se lancent au grand jour dans un mouvement uni de protestation... Qui sont les grévistes de la faim ?
Il y a des représentants de partis politiques reconnus, d’autres non reconnus, des membres d’associations, des indépendants, un islamiste. On ne partage pas tous les mêmes idées mais on partage une même revendication : ce régime doit impérativement reconnaître la liberté d’expression et d’association. Habituellement notre handicap, c’est de ne pas arriver à avancer ensemble. Cette fois, les grévistes et leur comité de soutien rassemblent presque toute l’opposition tunisienne.
Vous entamez cette action dans un contexte particulier alors que la Tunisie va accueillir pour la première fois un sommet de l’ONU...
Il y a deux dates importantes dans les semaines à venir. La première c’est l’anniversaire du coup d’Etat du 7 novembre 1987. C’est le moment où le régime concède quelques libérations pour les prisonniers politiques. Puis du 16 au 18 novembre, le monde aura les yeux braqués sur la Tunisie qui accueille le Sommet mondial sur la société de l’information. Nous sommes très surpris que l’ONU ait choisi la Tunisie pour parler de l’Internet, de la liberté sur le réseau alors que ce pays vit sous une chape de plomb. D’autant que la Tunisie figure en tête des pays les plus cyberrépressifs... Mon blog a d’ailleurs été censuré dès le premier jour de la grève.
Des nombreux pays ont pourtant mis en garde la Tunisie à l’approche du sommet...
Oui, mais ça n’a servi à rien pour l’instant. Le régime a même renforcé sa pression. Il se sert de la loi antiterroriste pour faire taire la jeunesse alors que la protestation grandit. Les jeunes qui tentent de se faire entendre sont présentés comme des islamistes et enfermés. Il y a aussi la situation intolérable réservée à la justice. Les dirigeants de l’association des magistrats, élus démocratiquement et majoritaires dans le corps des magistrats, ont récemment été remplacés par un comité fantoche installé par le pouvoir. On ne peut pas parler d’évolution vers les libertés sans avoir un minimum garanti de justice. |