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Tout d’abord une presse qui dit tout est une presse qui s’attaque au fondement même de la liberté de l’expression. Inscrite dans un tel cadre, elle banalise son propos et l’éloigne de la recherche des vérités qui peuvent se superposer sur un même sujet. Elle n’est donc plus outil de la confrontation des vérités / subjectivités, mais instrument de réconfort de ses récepteurs. Et donc le véhicule d’une seule vérité, celles du dominant [celui qui vend et diffuse le plus] qu’il soit démocrate ou autocrate. Hors, ce à quoi nous sommes confronté-es actuellement est une instrumentalisation pure et simple de la liberté d’expression à des fins visant à porter atteinte à l’islam et aux musulmans dans des sociétés où l’islamophobie se normalise comme un racisme respectable. Dans ces sociétés revendiquant la liberté d’expression, il devient coutume qu’un grand journal, un grand éditorialiste ou un « intellectuel » déclare publiquement qu’il déteste l’islam, ou que l’islam est « la religion la plus con ». Et cela réconforte le lecteur de masse de le lire parce qu’au fond il le pense puisuq’on l’a conditionné. Ceci nous inscrit dans une certaine logique dans la réanimation des réflexes identitaires et confessionnalisant les rapports sociaux permettant à des politiciens défaillants de se détourner des vrais questions. On a donc trouvé dans la présence musulmane en Europe un hameçon idéal. D’autant plus idéal qu’il s’y prête surtout après le 11 septembre. En France par exemple, les autorités ont cru bon d’interdire à un nombre insignifiant de filles voilées l’accès à l’école tant qu’elles n’enlèvent pas leur voile. La raison invoquée par l’état, et partagée par l’écrasante majorité de la classe politique, est la protection de la laïcité, fondement de l’état jacobin. Mais en réalité, le débat fut de toute autre nature et la promulgation de cette loi d’exception a été vécue par les musulmans comme une mobilisation médiatique, politique et sociale contre eux. Une société qui les criminalise. Ils sont contre le droit et l’émancipation des femmes, car l’islam est contre les femmes ». Ces musulmans seraient à l’origine de la violence comme on a pu le lire ou l’entendre lors des révoltes dans les quartiers populaires ; révoltes dont l’analyse faite par un pseudo-philosophe en dit long sur le degré de corruption du débat et son glissement de ces bonnes questions : « ils ne sont pas pauvres, ils sont musulmans ».
Les caricatures du prophète versent dans la même volonté de créer un ennemi intérieur. Dire du transmetteur de la parole de dieu chez les musulmans qu’il est terroriste proclame clairement que tout musulman est une éventuelle bombe humaine. C’est un glissement simple vers l’essentialisme. C’est un racisme.
Bien évidemment, l’émotion qui a été suscitée chez les musulmans par ces caricatures est vécue comme une réaction des barbares contre l’un des fondements des "grandes démocraties" : la liberté d’expression. Nous sommes dans un schéma de guerre des civilisations. Du Bien contre le Mal. Mais nous n’y sommes que poussés vers, nous ne l’avons pas voulu.
Il n’en reste pas moins qu’accepter la publication de ces caricatures dans le contexte actuel, c’est accepter l’existence d’une presse raciste et ce, quelque soit le jugement que l’on porte sur la disproportion de la réaction des musulmans. Il faut respecter l’ordre de la causalité. C’est une position que la gauche démocrate et progressiste se doit d’adopter.
Mais allons au-delà de cet aspect de la question de liberté d’expression. Ne devrions-nous pas voir dans cette réaction un sursaut de fierté de la part des musulmans ? Un refus d’aller plus bas dans l’humiliation ? Certes, c’est une réaction que nous attendions depuis un certain temps en d’autres circonstances ; pour dire non à l’invasion de l’Iraq ou l’Afghanistan, pour soutenir le peuple palestinien, pour s’opposer aux dictatures qui les oppressent avec la même vigueur. Soit. Nous pouvons considérer que ce n’est qu’un début. Un début qui montrera probablement aux musulmans que s’énerver peut faire mal face à la systématisation de l’agression, et que l’humiliation n’est plus tolérable. Mais ceci appelle aussi les forces de gauche à jouer leur rôle, c’est à dire développer une lecture proche des gens, une lecture qui émane d’eux, de ce qu’ils vivent et ressentent. Et à ce niveau, dire que la religion reste du domaine privé, « entre le croyant et son dieu », relève de la fuite en avant au regard d’un constat qui établit le fait religieux musulman comme un fait politique, et qui appelle donc à une réappropriation de l’islam par cette gauche, hors sol, et de plus en plus déconnectée de la société. Parfois à injuste titre, car pourtant, la gauche démocrate et progressiste continue de défendre la société, avec le peu de moyens dont elle dispose, pour ses droits et ses libertés contre l’offensive libérale que mènent des dictatures aliées à ceux là même qui ont peur pour la "liberté d’expression". Mais une gauche qui, paradoxalement, ne peut se prévaloir d’être une alternative viable parce qu’entre autres raisons, elle n’a pas une vision de l’identité de sa société qui concilierait ses principes politiques et sa lecture de la modernité-progrès-« Hadatha » avec le fait religieux et sortir de l’impasse du discours laïciste anti-religieux. Un discours aujourd’hui en pleine crise comme modèle même dans la France qui l’a produit. Un discours probablement dépassé. |