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Traverser la Tunisie de haut en bas et de long en large, chanter Moudhaffer Annouwab en bande enivrée par la Celtia à l’Avenue Bourguiba. S’arrêter sur la route de Silyana et courir derrière le zarzour parmi les oliviers.
Se lever le jour de l’Aïd et échanger les chaudes accolades et les vux avec les proches.
Se sentir triste de voir des filles pré-adolescentes habillées d’un tchador tout noir dans les rues de Sousse.
Sentir cette fébrilité et cette excitation à l’arrivée et une tristesse immense au départ.
Sentir le temps vous échapper et ne pas avoir le temps de faire tout ce que vous aviez envisagé, visiter et rencontrer tout ceux que vous comptiez visiter.
Constater que le pays est debout malgré tout et se demander pour combien de temps encore. Tout est tellement cher pour le tunisien d’en bas. Cirse économique ?
Assister à un débat entre un jeune marxiste et un musulman pratiquant et faire le modérateur.
Voir que les langues se délient, ages, régions et toutes classes sociales confondues, plus personne n’a peur de parler que plus personne n’est fière d’avoir la carte du RCD. S’agacer de ce retard au démarrage puis se dire vaut mieux tard que jamais. Crise politique ?
Chercher sans trouver et peut-être période de vacances oblige de bons livres en arabe et constater que la seule littérature vendues au super marché est une littérature religieuse débile. Constater aussi que les paraboles sont orientées vers des chaînes de télévision qui débitent les mêmes conneries. Mort à la raison ! Regretter de ne pas voir une seule personne lire quelque chose qui titille la raison* ou même lire tout court mis à part les journaux locaux et j’ai pensé à Decepticus. Cirse culturelle, spirituelle, existentielle ?
Prier avec les vieux de la montagne et se réjouir de voir cet Islam séculaire résister. Voir qu’ils se portent bien, que les pommes et l’huile d’olive sont désormais plus côtés que les hôtels de Hammamet. Regrettez avec eux le délitement des valeurs d’en temps, de l’accroissement du nombre de divorce de couple avec enfants. Crise sociale. ?
Parler avec les jeunes diplômés chômeurs et avoir mal au cur, essayer de les convaincre sans succès que l’Europe ce n’est pas la panacée.
Revenir et voir que qu’ici les gens ont peur de rentrer chez eux, mesurer le décalage entre l’élite, la cyber dissidence et le pays. Se rendre compte qu’Internet est loin d’être démocratisé au pays du SMSI.
S’entendre dire « Ben alors tu n’es pas bronzé ? » et avoir la confirmation que pour les gens du Nord la Tunisie n’est qu’une vaste plage à U.V
Il fait froid, tellement froid dans les hautes steppes de Tunisie, se lever le matin, mettre un burnous et s’asseoir à côté de sa mère avec pour seul chauffage un « kanoun » et la vapeur du thé qui s’en dégage.
Constater que le nom de Zouhaier Yahyaoui est sur toutes les lèvres de la jeunesse tunisienne « mais je le connais, je recevais sa mailing-liste ».
Regretter tant de choses et avoir l’envie pressante d’y retourner. S’étonner de se sentir en totale sécurité et apprendre que vous êtes né la nuit du destin.
Voir les choses suivre le cour et se demander que faire ?
* Je n’ai pas m’empêcher de repenser à la description faite par Decepticus concernant la jeunesse tunisienne. Je suis juste un peu plus optimiste que lui.
« 1- Une jeunesse telle que vous pouvez la voir dans l’émission de dimanche de Hela Rokbi : ne vous en privez pas, ça vaut le détour...
2- Une jeunesse universitaire déconnectée du monde réel, championne de Final Fantasy IX ou de Age of Empire, qui ne sait pas ce que les lettres AG veulent dire ni n’a jamais senti l’odeur âcre et piquante des bombes lacrymogènes. Récemment, j’étais dans mon ancienne fac ; je discutais du bon vieux temps avec le Secrétaire Général (que ma génération d’il y a quinze ans avait fait baver par les grèves, les AG, les manifs) quand un étudiant est venu nous interrompre en pleurant presque : »Monsieur, untel m’a piqué ma montre ! » Le SG s’est retourné vers moi et m’a dit : »Vois-tu ce que j’endure ? » La jeunesse non universitaire n’est pas en reste mais elle est championne de Belote et de Promosport et détient le record mondial de la station assise dans les cafés.
3- Une jeunesse qui revient à la religion par un phénomène de mode, de recherche identitaire, de suivisme, d’influence satellitaire (une sorte de nouvelle révélation venue d’en haut ?) et bien rarement de conviction faisant suite à une étude approfondie et à des lectures diversifiées. Je voudrais juste ouvrir une parenthèse au sujet des lectures islamiques disponibles au pays : vous trouverez certainement le Coran dans toutes les langues, toutes les exégèses anciennes et modernes (sauf celle de Sayyed Qotb, bien entendu), tous les livres de Hadith (sauf ceux des chiites). Mais aussi les livres « jaunes » que nous connaissons tous et qui sont imprimés désormais sur du beau papier et dans lesquels l’on apprend que la terre est en équilibre passager sur une corne d’un taureau. Mais aussi des livres sur la sorcellerie. Mais pas un seul Soroush, pas un seul Ramadan, pas (plus) un seul Shariaati... J’ai été agréablement surpris d’y retrouver un Talbi imprimé en Tunisie ! Bref, presque rien qui puisse titiller la matière grise, tout pour l’emprisonner dans la glu de la béatitude de l’autosuffisance : nous sommes le peuple élu de Dieu, nous irons au paradis, les autres iront en enfer.
4- Une jeunesse perdue, en chômage ou ayant un travail ridiculement rémunéré et qui veut vivre. S’il y a du travail, c’est un contrat résiliable et renouvelable selon le bon vouloir du patron (généralement un étranger de la loi 72) : la titularisation est très rare et la législation est facilement contournée pour priver l’employé de ses droits. Les chanceux qui ont un travail dans « l’étatique » n’arrivent pas à joindre les deux bouts... Cette jeunesse exploitée à fond est essentiellement représentée par les jeunes filles qui laissent mère et père dans le « rif » des gouvernorats de « l’intérieur », par contraste avec ceux « des côtes », plus riches, pour venir travailler dans les entreprises de prêt-à-porter de la loi 72 implantées à plus de 200 Km de chez elles, moyennant, dans le meilleur des cas, le SMIC. Et elles doivent se débrouiller pour, avec cette somme, payer le loyer, manger, s’habiller, se soigner et en laisser un peu pour aider leurs parents restés au bled.
5- Une jeunesse désabusée, qui se demande comment il se fait qu’il y ait autant de voitures de luxe en Tunisie et comment faire pour accéder au plus vite à ces signes extérieurs de richesse...
6- Une jeunesse désespérée, souvent diplôme supérieur en main, qui ne voit aucune lueur d’espoir de changement dans sa situation en Tunisie et qui préfère risquer sa peau en « brûlant » avec une chance infime de réussite plutôt que de rester à attendre « la grâce de Dieu » avec une chance nulle qu’elle arrive à court terme...
7- Une jeunesse impatiente, qui veut profiter immédiatement de tous les plaisirs de la vie, exactement comme un malade condamné à mourir à court terme, qui n’a pas d’espoir en une vie après la mort et qui veut profiter à fond de ce qui lui reste à vivre...
Allez ! Je m’arrête à 7 pour la baraka et parce que ça me fait mal au cur (que j’ai, d’ailleurs, sur la main) de poursuivre.
Comment voulez-vous que cette jeunesse ait le temps ou l’envie de s’occuper d’autre chose que survivre ou profiter de la vie et y croquer à pleines dents ?
Je n’ai pas besoin de poser les questions proposées par AJ. La jeunesse est non informée de ce qui se passe dans son propre pays. Non informée et pas mal informée. Elle ne recherche même pas l’information. Un exemple : dans une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, trois ou quatre librairies exposent chaque semaine et bien en vue environ une trentaine de numéros d’Al Mawqif (à elles trois). Une semaine plus tard, il y en a encore une bonne dizaine d’invendus !!! Qui regardait Al Hiwar et qui s’est aperçu de son « éclipse » ? Ce n’est pas une négation absolue que j’entends, c’est plutôt une recherche sélective de l’information que la jeunesse fait, une information non dérangeante... Tout ce qui se rapporte à la famille royale est connu et on se le raconte dans les cafés. Mais parlez de prisonniers politiques ou de ce qu’on appelle véritables partis de l’opposition (je n’en connais pas un seul, désolé) : vous serez priés de changer de sujet parce que ... vous n’intéressez pas.
Bref, un changement radical est en train de s’opérer sous nos yeux et nous ne pouvons rien y faire : le processus a été lancé depuis plusieurs années et ne peut plus être enrayé. Je ne fais que constater le triomphe de l’ère de la médiocrité. J’ai fait une croix sur un espoir pouvant émerger de la génération actuelle de jeunes. Je regarde mes enfants grandir et je me dis : »p... ! Dans quel état vont-ils trouver leur pays ? Que puis-je faire pour les » convaincre de ne pas le quitter ? Qu’aurais-je pu faire pour limiter les dégâts ? »
Aujourd’hui, je suis désabusé et l’horizon de mes espérance s est terriblement rétréci : ainsi, je ne risque plus d’être déçu. La libération des prisonniers politiques en fait toujours partie. Le sourire, le battement de cur ivre de joie d’un enfant qui n’a pas connu son père, d’une épouse qui a supporté toutes les brimades durant d’interminables années, d’une mère qui ne vit plus depuis l’arrestation de son fils ... Ces grands moments de bonheur, même destinés à rester ponctuels et éphémères, suffiraient à mon bonheur.
Rien n’est plus urgent que de libérer les prisonniers de l’injustice, de déterrer ces morts-vivants coupables d’avoir dit « NON ! » Le reste viendra après ... |