|
Au Proche-Orient, l’histoire est un éternel recommencement. Entre 2001 et 2004, le gouvernement israélien a confiné Yasser Arafat dans son quartier général de Ramallah, sous le prétexte que l’ancien chef palestinien était un "obstacle à la paix". Cette mise à l’écart a eu pour principale conséquence de renforcer le charisme d’un vieux leader partageant les souffrances de son peuple. Aujourd’hui, la puissance occupante - avec la complicité d’une communauté internationale apathique - tente de punir les Palestiniens coupables d’avoir voté pour les "terroristes" du Hamas. Une posture qui conduira au renforcement de la légitimité du Mouvement islamique.
Dov Weisglass, un des principaux conseillers de l’ancien premier ministre Ariel Sharon, a le mérite de ne pas user de la langue de bois. Ses déclarations, plutôt crues, permettent aux observateurs de comprendre les desseins du pouvoir israélien mené depuis 2001 par la droite dure du Likoud. En octobre 2004, il précisait que "la signification du plan de désengagement (israélien de la bande de Gaza) est le gel du processus de paix. Cela fournit le formol nécessaire pour qu’il n’y ait pas de processus politique avec les Palestiniens". La semaine dernière, le même Weisglass prévenait que "l’idée, c’est d’imposer une diète aux Palestiniens, mais pas de les faire mourir de faim".
Ces propos se sont immédiatement traduits dans la réalité. Début mars, Israël gèlera le transfert mensuel de 50 millions $US de fonds correspondant au remboursement des taxes qu’il prélève sur les produits destinés aux territoires palestiniens. Sachant que ces sommes représentent 30 % du budget (déjà déficitaire) de l’Autorité palestinienne, ce "déséquilibre fiscal" a quelque chose de meurtrier. La "diète" voulue par les autorités israéliennes touchera les territoires occupés où le taux de chômage avoisine 40 %. À Gaza, des pans entiers de la population souffrent de malnutrition. Les gens n’y survivent que grâce au support de l’UNRWA, un organisme des Nations unies qui vient en aide aux réfugiés. Fidèle à son alignement sur les positions officielles israéliennes, l’administration Bush a demandé à l’Autorité palestinienne le remboursement de 50 millions $US versés l’an dernier pour des projets d’infrastructures, mais non encore investis.
Depuis la victoire du Mouvement islamique aux élections législatives du mois dernier, les pressions internes et internationales n’ont pas cessé. Cet étranglement politique et économique vise à obtenir des concessions sur trois points essentiels aux yeux de la communauté internationale : l’obligation faite au Hamas de reconnaître Israël, la nécessité d’accepter les accords de paix signés par l’Autorité palestinienne et l’arrêt de la lutte armée. Si les deux premières conditions ont peu de chances d’être satisfaites, la troisième exigence pourrait trouver un écho chez les plus pragmatiques.
L’existence d’Israël et les accords de paix
Sur ces deux questions, le Hamas développe un raisonnement aussi simple qu’imparable. La mise en cause de l’existence d’Israël, contenue dans la charte palestinienne de 1968, a constitué pendant 20 ans l’argument principal justifiant le refus de mener des négociations de paix avec "les terroristes de l’OLP (l’Organisation de libération de la Palestine)", selon la terminologie israélienne de l’époque. Aujourd’hui, beaucoup de Palestiniens - et pas seulement les islamistes - pensent que l’OLP n’a pas obtenu de réelle contrepartie en reconnaissant Israël, en 1988. Le Hamas, qui vient tout juste d’accéder au pouvoir, n’a donc aucun intérêt politique immédiat à abattre cet atout.
Concernant les accords de paix, il est peu probable que les islamistes renient leurs convictions du jour au lendemain. Là aussi, ils pourront arguer que le processus d’Oslo a conduit à la détérioration de la vie quotidienne des Palestiniens, au doublement du nombre de colons, à des promesses rarement tenues de rétrocession des territoires occupés et à une vision internationale altérée du conflit.
Au cours de la première Intifada (1987-1993), la bataille morale a été gagnée par une population désarmée luttant, les pierres à la main, contre une armée surpuissante. Or, l’impact de la deuxième Intifada, déclenchée en 2000, est plus nuancé. La guerre de l’information a été partiellement gagnée par Israël sous le prétexte que la partie adverse signait des accords de paix sans pour autant abandonner l’usage des armes. Les attentats sanglants contre des civils israéliens ont achevé de brouiller les cartes et de faire perdre à la juste cause palestinienne de nombreux appuis.
En reniant des accords qui n’ont fait qu’empirer la vie quotidienne des Palestiniens, le gouvernement qui sera dirigé par le pragmatique Ismaïl Haniyeh pourrait réduire le conflit à sa plus simple expression : une résistance qui se bat contre l’occupation.
La lutte armée
S’il y a une question sur laquelle les dirigeants du Hamas laissent entendre leur flexibilité, c’est bien celle de l’arrêt des attentats contre des civils israéliens. D’ailleurs, le Mouvement respecte une trêve, depuis un an, malgré les multiples exécutions extrajudiciaires israéliennes de militants palestiniens. Un éventuel abandon officiel des attentats visant des civils permettrait au Hamas de passer d’un mouvement de résistance armé à un gouvernement démocratiquement élu et respectueux du consensus palestinien, tout en ne reniant pas ses convictions.
Tout en ne sonnant pas le glas du principe même de la lutte armée - légitime quand elle est dirigée contre une armée d’occupation - , cette approche permettrait de se conformer au droit international qui interdit de prendre les populations civiles pour cible lors des conflits.
Le défi intérieur
Ceci dit, la réussite du prochain gouvernement va également dépendre de l’attitude du Fatah. Les premiers signes laissent entendre que l’ancien parti dominant ne facilitera pas les choses à son adversaire. Une des dernières décisions votées par le Conseil législatif sortant dominé par le Fatah - réuni après les élections du 25 janvier - a été de renforcer les pouvoirs du président Mahmoud Abbas. "Une sorte de coup d’État sans effusion de sang", a dénoncé un des nouveaux élus du Hamas.
Ce n’est qu’une illustration de la pénible tâche qui attend les nouveaux dirigeants palestiniens. |