|
Rapport Préliminaire 24 Octobre 2004
International Media support En partenariat avec : Ligue Tunisienne pour la Défense des Droits de l’Homme Association Tunisienne des Femmes Démocrates Conseil National pour les Libertés en Tunisie
Introduction
Les partenaires du projet ont mis en place une équipe d’observation des médias tunisiens durant les élections présidentielles et législatives entre le 15 et le 22 Octobre 2004 en s’appuyant sur des critères internationaux d’analyse quantitative et qualitative. Le projet évalue la performance des médias pendant la période officielle de la campagne électorale. L’accent a été mis sur la couverture des médias selon les principes normatifs comme l’indépendance, l’objectivité et l’équilibre de la couverture des élections. L’observatoire a été conduit par International Médias Support (IMS) et une équipe de spécialistes de médias étrangers du Centre for Media Policy and Development qui ont collaboré avec les organisations locales, la Ligue Tunisienne pour la Défense des Droits de l’Homme, l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates et le Conseil National pour les Libertés en Tunisie.
Collaborateurs :
- Abdellatif Fourati - Hafidha Checkir - Kamal Sadou - Khaled Kchir - Larbi Chouikha - Lotfi Hajji - Lotfi Hidouri - Radhia Dridi - Sami Nasr - Samira Bouslama - Sihem Bensedrine - Souhayr Belhassen - Zeyneb Farhat
Méthodologie :
Les partenaires sont basés à Tunis. Ils ont utilisé les normes internationales pour une observation qualitative et quantitative des médias. De plus, ils ont utilisé le dispositif légal en matière de médias pour couvrir les élections et évaluer son efficacité. L’observation quantitative de la couverture des médias a été effectuée pendant 8 jours. Ont été observés les deux chaînes télé tunisiennes, et des échantillons de la Radio et des principaux journaux. L’observation des médias a été effectuée par une équipe composée de 6 analystes. L’approche méthodologique est basée sur l’analyse qualitative et quantitative 1.
Méthodologie de l’analyse du contenu de la couverture médiatique :
L’ Unité d’observation des médias s’est intéressée à la couverture médiatique pour évaluer :
- Si les partis politiques ont un accès équitable aux media, - Si les activités des partis politiques et des candidats sont couvertes d’une façon impartiale. - Si les médias et les autorités respectent les règlements concernant leur conduite pendant la campagne, tant au niveau de la législation nationale qu’internationale. - Si les citoyens ont disposé de suffisamment d’informations, à travers les médias, pour pouvoir se prononcer le jour des élections.
Le 15 Octobre, l’Unité a débuté l’observation de la campagne sur les télévisions publiques Télé 7 et Canal 21. Elle a aussi suivi 7 quotidiens : deux gouvernementaux, La Presse, (en langue française) et Essahafa (en langue arabe) et 5 journaux privés : Le Quotidien (en langue arabe) et Achourouk (en langue arabe), Le Temps (en langue française) et Assabah (en langue arabe), Assarih (en langue arabe). A partir du 18 Octobre, L’Unité a débuté son observation des informations sur Radio Tunis (chaîne publique) . Les émissions télévisées se divisent en plusieurs rubriques : nouvelles, temps libre, programmes spéciaux sur les élections, actualités et « autres » (loisirs, programmes religieux, etc.). L’Unité a mesuré non seulement les plages horaires accordées aux acteurs politiques, partis et candidats mais également la qualité de la couverture médiatique selon 3 critères (positif, négatif et neutre), pour avoir une idée sur le ton des média par rapport aux candidats et partis politiques Les articles de la presse écrite sont classés en nouvelles et informations, édition, lettres et tribune, publicité et autres. Les pages sont, quant à elles, classées en pages d’accueil, pages nationales, économie, affaires internationales, affaires régionales, culture et loisirs, sports, suppléments spéciaux. La couverture n’est jugée positive ou négative que si l’unité constate que celle-ci est claire et sans équivoque.
Presse écrite
Nom | Propriété | Langue | Période | Essabah - الصباح | Privé | Arabe | 15 - 22 Octobre | Achourouk - الشروق | Privé | Arabe | 15 - 22 Octobre | Assarih - الصريح | Privé | Arabe | 15 - 22 Octobre | Essahafa - الصحافة | Étatique | Arabe | 15 - 22 Octobre | Le Temps | Privé | Français | 15 - 22 Octobre | Le Quotidien | Privé | Français | 15 - 22 Octobre | La Presse | Étatique | Français | 15 - 22 Octobre |
Audiovisuel
Nom | Propriété | Corpus surveillé | Période | Télé 7 | Étatique | 14h - 24h | 15 - 22 Octobre | Canal 21 | Étatique | 18h - 24h | 15 - 22 Octobre | Radio Tunis | Étatique | JR 14h & JR 20h | 18 - 22 Octobre |
L’analyse qualitative consiste à interviewer les principales parties concernées. Trois types de personnes ont été interviewés : journalistes, candidats aux élections, dirigeants de partis politiques et experts juridiques. Les interviews ont été faites pour identifier les failles du présent système et recueillir les points de vue de ces groupes. L’équipe a voulu interviewer des représentants des autorités comme le Ministère de l’intérieur ou le Directeur de la Télévision, mais, malheureusement, celles-ci n’ont pas répondu à leur demande.
Résultats
Couverture des médias durant les élections : Conclusions
Remarques générales
Les médias tunisiens ont alloué beaucoup d’espace à la couverture des élections. Les informations couvrant la campagne électorale étaient denses et régulières dans les différents types de médias. Les activités des candidats des partis et de l’administration chargée des élections ont été couverts pendant la période d’observation. Durant cette même période, on a remarqué que le focus principal de la couverture des médias était la campagne pour les élections présidentielles. Les espaces alloués aux différents candidats étaient nettement disproportionnés. le Président Ben Ali, avec son parti le RCD, est le personnage principal de cette campagne, moyennant un taux de couverture de 77% du temps des médias audiovisuels et un taux de 92% de la surface de la presse écrite quotidienne. Le ton de la couverture dans les différents type de médias est extrêmement positif et caractérisé par l’emphase louant les progrès de la Tunisie sous son leadership. Les Membres du gouvernement étaient activement impliqués et engagés dans la campagne électorale présidentielle de Ben Ali. Beaucoup d’espace a été octroyé pour couvrir les activités des ministres quand ils présidaient les manifestations et les meetings électoraux pour soutenir et promouvoir la candidature de Ben Ali. Le gouvernement a ouvertement promu la candidature de Ben Ali, pendant ses activités, bien qu’aucun ministre ne soit candidat. Formellement, le Président Ben Ali ne menait pas directement sa campagne électorale. Cependant, les membres du gouvernement ont utilisé une forme indirecte de soutien à la campagne, en y intégrant l’annonce de décisions et de mesures ayant pour but d’améliorer la qualité de vie des citoyens. Il y a une forte tendance à la personnalisation dans la campagne présidentielle. Le Président Ben Ali est identifié à l’intérêt national ; le progrès qu’a connu la Tunisie est présenté comme le résultat des décisions politiques et mesures entreprises par ce dernier. Il y a eu également une association régulière et exclusive entre Ben Ali et les symboles tunisiens tels que le drapeau tunisien et l’emblème de la république pendant la campagne électorale. Les sujets couverts par les médias tels que développement économique, éducation, environnement, émancipation de la femme, technologies de l’information étaient tous exploités pour promouvoir la candidature de Ben Ali et son programme politique. Ils ont reflété l’avantage donné au Président sortant. Les activités du Président ont été toujours couvertes alors que ce dernier accomplissait ses obligations institutionnelles lesquelles ont été utilisées comme un moment privilégié de la campagne afin de médiatiser la popularité et le soutien dont il bénéficie. Dans ce cadre, les médias ont mené une campagne électorale informelle et parallèle, sous la bannière des « réalisations de la Tunisie », présentées comme un inventaire élogieux du bilan du président sortant et accréditant les promesses électorales pour son prochain mandat. Les élections législatives ont beaucoup moins retenu l’attention des médias nationaux. Dans plusieurs cas, les candidats MDS et les candidats indépendants ont annoncé leur soutien au Président Ben Ali au lieu d’exposer leurs propres programmes. De même, les candidats RCD ont centré leurs interventions sur le soutien à Ben Ali au lieu de présenter leurs propres manifestes. La couverture disproportionnée entre les différents partis est remarquable. Le parti RCD reste le parti qui a reçu le taux de couverture le plus élevé : 70% de couverture en terme de temps dans les médias audiovisuels, et 74% en terme d’espace dans la presse écrite. L’élément positif de cette campagne, c’est l’absence d’un discours haineux et d’atteinte à l’honneur des personnes dans les médias et la diffusion d’informations diffamatoires notoires.
La presse écrite quotidienne
La presse étatique a clairement favorisé le Président sortant et le parti RCD, qui ont eu le taux de couverture le plus élevé sur un ton positif. Cette presse a ainsi failli à son rôle de sauvegarde de l’intérêt public. Pendant la période d’observation, les deux quotidiens étatiques, - La Presse et Essahafa - ont consacré respectivement 75% et 84 % de couverture au RCD. La presse privée a consacré 69% d’espace au parti du pouvoir. Parmi les quotidiens en langue arabe, la même tendance a été observée : « Achourouk » 78%, « Assarih » 89% de taux de couverture. Le quotidien en langue française « Le Quotidien » a aussi réservé 80% de couverture au RCD. « Essabeh » et « Le Temps » ont essayé de donner une couverture relativement équilibrée, mais toujours en faveur du RCD. Mais le Président sortant et le RCD continuent d’être les principaux sujets des reportages politiques dont ils représentent 38% dans le quotidien français « Le Temps » et 57 % dans le quotidien de langue Arabe « Essabah ». Le ton de la couverture des partis politiques et de leurs candidats participant aux élections est généralement neutre ou positif avec des différences entre le parti au pouvoir et les autres. Dans la presse étatique, ce ton positif à l’égard du RCD occupe 78% de la totalité de la couverture consacrée à ce parti. Cette proportion est de 61% lorsqu’il s’agit des membres du gouvernement. Un ton neutre est généralement employé pour les autres partis. Le même comportement caractérise la presse privée avec une attitude très positive concernant le parti au pouvoir. Par contre, un ton neutre et parfois négatif est employé pour les autres partis. Le Président sortant a bénéficié d’un privilège incontestable dans les deux types de presse pendant la couverture des élections présidentielles. Cet avantage s’est reflété non seulement dans les espaces occupés et dans la qualité de la couverture, mais également à travers l’emplacement et les formats de celle ci. La « une » est généralement couverte par des titres, articles et photos se référant au Président et à ses activités. De même, les couleurs sont souvent employées pour attirer l’attention des lecteurs. Elles sont utilisées pour les photos et titres rapportant les informations sur le parti au pouvoir. Comparé avec les espaces réservés aux autres candidats à la présidentielle, celui consacré à Ben Ali à la « une », couvre 97% de la totalité de celle ci dans la presse étatique alors qu’elle occupe 94% de la presse privée. L’utilisation des pages les plus importantes (page 3, pages centrales et dernière) réservées à la couverture des activités du Président est systématique. Les autres candidats n’ont reçu aucun traitement semblable et leur couverture habituelle est confinée dans des pages moins importantes et dans des formats moins attractifs. Concernant les élections législatives dans la presse étatique, le parti et ses candidats ont occupé 29% de la totalité de l’espace de couverture consacré aux candidats aux élections législatives et présidentielle du RCD. La plus grande partie de cet espace ayant été consacré au président sortant et aux membres du gouvernement. Dans la presse privée, cette proportion de la couverture des élections législatives tombe à 10%. Taux limité, même si on le compare à l’espace accordé dans cette même presse aux candidats de l’opposition aux législatives . Cependant, il faut souligner que de façon générale, dans la couverture des élections, les législatives ont été marginalisées par rapport aux présidentielles et qu’elles ont été couvertes par de simples informations concernant les activités des candidats. Pour ce qui est des partis de l’opposition, ceux qui ont reçu la plus grande couverture pour les élections législatives, ce sont : le MDS (en moyenne 18%), le PUP (en moyenne 18% ) et l’UDU (en moyenne 17%). Bien que cette couverture soit plus équilibrée, une plus grande place est réservée au RCD. Le ton positif qui caractérise la couverture du parti au pouvoir couvre plus de la moitié de l’espace, alors que celui consacré aux partis d’opposition se caractérise par la neutralité.
Les médias audiovisuels
Tous les médias audiovisuels observés (étatiques), ont failli à leurs obligations minimales de couverture équilibrée et équitable des partis et des candidats. Durant la période électorale, les médias audiovisuels n’ont pas, entre autres, respecté deux droits élémentaires : le droit des électeurs d’être informés sur les choix politiques et les sujets d’intérêt public, ainsi que le droit des candidats de transmettre leurs messages. L’élément positif lors de ces élections c’était le droit des partis à accéder aux médias. Les candidats aux législatives ont pu ainsi accéder aux radios et à la télévision pour présenter leurs manifestes électoraux, selon un format standard utilisé d’horaire de diffusion (14h à 15h 30). Comme cela a été rapporté dans la presse écrite, certains candidats de l’opposition ont souvent déclaré durant leur 5’ d’intervention, leur appui à Ben Ali. Les observateurs ont constaté un traitement inégal à l’égard des candidats aux élections présidentielles : les candidats Bouchiha et Béji, qui ont officiellement soutenu Ben Ali, sont intervenus durant le prime time du 20h de Télé7 alors que le message de Halouani a été transmis à 14h et a été momentanément interrompu par un appel à la prière 2. Concernant les autres programmes, en particulier les informations, les médias audiovisuels donnent une place privilégiée au Président et au parti au pouvoir, aussi bien en terme de couverture quantitative que qualitative. Durant la période d’observation 3, Télé7 consacre 70% du temps de couverture des élections au Président, au gouvernement et au parti au pouvoir. Le ton de cette couverture est généralement positif. Ce pourcentage a légèrement baissé à 66% pour le RCD et le gouvernement lorsqu’aux informations, le PSL et le PUP ont occupé chacun 15% de ce temps de couverture. Ce taux de couverture s’est élevé grâce essentiellement à la possibilité qui a été donnée aux candidats à la présidentielle de présenter leur plateforme électorale en prime time. Durant cette période d’observation et en deux occasions, Télé7 a diffusé un programme spécial en prime time, où des personnalités arabes connues (intellectuels, hommes d’affaire, journalistes, hommes politiques) ont participé à des interviews où elles exprimaient leur estime pour Ben Ali. Sur Canal 21 4, le journal a consacré tous ses reportages nationaux à Ben Ali dans un ton généralement positif (86% de l’ensemble de la couverture des élections présidentielle et législatives). Il a été constaté que ces deux chaînes ont diffusé régulièrement des spots illustrant les réalisations économiques et sociales de la Tunisie. Ces spots utilisent les mêmes slogans que ceux utilisés par le parti du Président, par exemple : « Les femmes sont nos partenaires actives », qui est un des thèmes les plus importants de la campagne de Ben Ali durant les élections. Ces spots utilisent aussi des symboles qui font référence au Président comme la couleur mauve qui les encadre. De la même façon, dans les éditions les plus importantes de ses journaux d’information 5, Radio Tunis, consacre toute la couverture au Président sortant dont les activités sont toujours rapportées avec un ton positif (87% du total du bulletin d’informations politiques).
Le moratoire et le jour du scrutin
Le code électoral déclare que : « la campagne électorale doit, dans tous les cas, s’arrêter 24 heures avant le scrutin » 6. Bien que la loi ne se réfère pas explicitement aux médias, il est possible d’en déduire que ces derniers ont l’obligation de ne pas parler des candidats ou des thèmes en relation avec la campagne durant cette période. En dépit de cette obligation, la veille et le jour du scrutin tous les médias ont couvert l’appel du Président Ben Ali à la participation des électeurs, et de prendre en considération l’intérêt national lorsqu’ils choisiront leur candidat. Dans ce discours il a aussi apprécié la manière dont s’est déroulé le processus électoral, remerciant les partis d’opposition et félicitant les tunisiens pour leur maturité. Bien qu’il n’y ait pas d’appel explicite à un soutien populaire, cette intervention ne peut être due au hasard, mais offre une occasion supplémentaire au candidat, lequel a déjà bénéficié de plusieurs occasions d’accéder aux médias nationaux. Plus important, le jour du scrutin deux quotidiens (Achourouk et Assarih) ont appelé clairement les électeurs à voter Ben Ali, enfreignant le moratoire énoncé par le code électoral.
1 Le choix des médias observés est basé sur les trois critères les plus importants : propriété, diffusion, audience. 2 Le discours de Ben Ali, diffusé le 10 octobre 2004, est en dehors de l’échantillon de l’observation. Le discours du Président était diffusé en direct et a duré plus d’une heure. 3 Observation de Tv7 de 16h 00 à 24h 00 du 15 au 22 octobre 2004. 4 L’observation de canal 21 s’est déroulé de 18h à 24 h du 15 au 22 octobre 2004 5 L’observation de Radio Tunis à travers les bulletins d’informations de 14h et de 20h, s’est déroulé du 18 au 22 octobre 2004. 6 Article 37a de la loi 69-25 du Code Électoral.
Remarque de Zouhair Yahyaoui : L’original du rapport sommaire qui nous a été gracieusement envoyé par Mme Sihem Bensedrine est au format PDF et a été converti en HTML par nos soins. |