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Depuis plusieurs mois voire plusieurs années de nombreuses personnes plus intelligentes les unes que les autres, de Hubert Védrine, à Alexandre Adler en passant par notre imminent économiste tunisien Ben Romdhane ainsi que le journaliste de salon le dénommé Ziad, tous nous expliquent références scientifiques à l’appui remontant jusqu’à Platon et atterrissant sur le dos de l’Indien Amartya Sen, que le régime de Ben Ali est un régime autoritaire et non un régime dictatorial. Chacun y va de son petit raisonnement qui au demeurant peut paraître convaincant de prime à bord et ce principalement sur le plan théorique.
Or, si je ne m’abuse les théories les plus convaincantes sur le plan épistémologique ont du mal parfois à résister à l’épreuve de la réalité car elles n’intègrent pas ce qu’on pourrait appeler "le génie tunisien" qui fausse toutes les données et rend tout raisonnement scientifique absurde et cela mérite explication :
Ce que nous appelons « génie tunisien » n’est hélas pas très flatteur pour notre pays car il s’agit de cette capacité à tout détourner et pervertir jusqu’à l’excès par le moyen de faux et usage de faux. Fausses associations, faux partis, fausse justice, fausses institutions (api, insa,...) faux ministres, faux parlement, fausses statistiques, mensonges d’Etat, etc... le fossé entre la réalité du terrain et celle sur papier est tel qu’on peut parler de « génie » car jamais dans l’histoire de l’humanité, un régime n’a régit en doctrine de telles pratiques et à une telle échelle. Même les dictateurs les plus connus tel un Saddam Hussein ont toujours assumé leur autocratie voire la revendiquer sans pour autant faire de la mauvaise foi un mode de gouvernance.
Les pratiques sus énumérées faussent les données sur la base desquelles on peut attribuer le qualificatif d’autoritaire au régime tunisien. En revanche examinant quelques données objectives pour déterminer si le régime tunisien est dictatorial ou non.
Notre postulat de départ est très simple, il se base sur l’idée que les droits de l’homme sont indivisibles et inaliénables. Prenons les expressions et les exercices les plus élémentaires du droit et voyant où se situe le régime de Ben Ali. Nous disons Ben Ali car à l’image de Louis XIV l’Etat c’est lui.
La ligne de démarcation entre la dictature et les autres régimes se profile en terme de droit. Peut-on dire qu’en Tunisie c’est le droit qui prévaut ? Par tous les critères y compris les plus minimalistes la réponse est NON. Y a-t-il un corps législatif qui joue son rôle de contrôle sur l’exécutif, par tous les critères NON. Y a-t-il des institutions indépendantes du contrôle du parti au pouvoir dont le président est d’ailleurs le président de la « République » aussi (une exception tunisienne) ? Par tous les critères NON. Y a-t-il des partis y compris ceux appelés légaux qui peuvent jouir de leurs droits les plus élémentaires (réunion, expression, contradiction, etc) ? Par tous les critères NON. Les structures mêmes de l’Etat échappent elles au contrôle exclusif du parti au pouvoir et de son président ? Par tous les critères NON.
Et les libertés individuelles sont -elles respectées ne serait-ce que dans leurs expressions les plus élémentaires (réunion, expression, manifestation) ? Par tous les critères NON et ce non seulement dans le domaine politique, mais aussi social, économique et culturel. Rien absolument rien n’échappe au contrôle de l’Etat-parti et plus particulièrement au contrôle de son président. Inutile de préciser que l’enseignement est sous contrôle non seulement policier mais pire encore, il est sous contrôle intellectuel en vidant les programmes de leur continu « subversif », inutile de rappeler la mise sous tutelle du système judiciaire, inutile de rappeler la main mise sur l’administration par les cellules du parti véritable instrument de paralysie et de terreur directes, inutile de rappeler la corruption qui prolifère en l’absence de l’Etat de droit, inutile de rappeler la censure exercée sur les artistes qui n’ont d’autres choix que celui de la culture officielle 7 novembriste ou presque, inutile de rappeler l’économie parallèle véritable gangrène de l’économie nationale, elle aussi en prolifération constante en l’absence de l’Etat de droit. La police, la gendarmerie, la douane sont de véritables institutions de non droit où règne l’arbitraire, le clientélisme, et la corruption. Quand aux indicateurs macro-économiques que valorisent certains économistes pour pouvoir classé le régime de Ben Ali dans la catégorie d’autoritaire, ce même argument peut faire la preuve du contraire.
Ces économistes manquent de se référer au micro-économique qui est le véritable baromètre du développement et du partage des richesses. Or si le pays engrange quelques richesses très souvent d’ailleurs suite à des privatisations équivoques ou des conjonctures exceptionnelles (aides européennes, bonne saison touristique due en partie à un attentat perpétré à Charm El Cheikh...) rien n’indique que le pouvoir d’achat du Tunisien n’en ressent les conséquences bien au contraire. Certes nous voyons davantage de Mercedes et de voiture de luxe circuler dans le pays mais cette richesse apparente n’en profite qu’à une minorité qui profitent de l’absence de l’Etat de droit pour s’enrichir d’une manière aussi ostentatoire. C’est d’ailleurs en Russie qu’il a plus de Mercedes au monde et non en Allemagne !!!
80% des richesses du pays sont entre les mains de 10% de la population ce qui explique clairement le décalage entre la macro et le micro économique quand le premier confirme l’absence de l’Etat de droit le deuxième en apporte la preuve.
Compte tenu des éléments qu’on vient de mentionner il devient extrêmement difficile de voir cette ligne de démarcation séparant dictature et autoritarisme ! Est-ce une question de degré ?
Est-ce une question d’intensité ? Y-a-til un seul secteur d’activité et même de pensée qui échappe au contrôle de l’Etat-parti ? ce ne sont que des questions rhétoriques car la réponse est toujours NON. Mais si certains pensent qu’arracher 8 ongles sur dix dans les sous sol du ministère de l’intérieur est moins grave qu’arracher 10 ongles alors peut être vous avez raison, c’est plutôt « autoritaire » que « dictatorial ». A l’inverse si la dictature veut dire absence d’Etat de droit, absence de liberté collective et individuelle, menace sur l’intégrité physique et intellectuelle, absence de transparence, absence de contre pouvoir (censé être incarné par un parlement, une justice et une presse, hélas ils sont tous aux ordres et représentent de véritables caisse de résonance), même les missions diplomatiques ont perdu tout autre vocation que celle de servir l’Etat-parti d’un côté et contrôler les citoyens, même à l’étranger de l’autre, si tout cela n’est pas le propre d’une dictature. Alors on peut dire que l’une des raisons de sa survie réside dans les spéculations intellectuelles qui quand elles ne justifient pas elles donnent bonne conscience à ceux qui tiennent un tel raisonnement. |