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Que ce passe t-il dans ce petit coin de paradis ? S’agit-il d’un accès de masochisme qui frappe les Tunisiens ? Chaque grève de la faim est annonciatrice d’une autre. Cette démarche non-violente qui consiste à engager son propre corps, sa propre vie a touché des Tunisiens de tous les horizons : des prisonniers, des avocats, des journalistes, des étudiants, des chômeurs, des ouvriers... Là grève de la faim est devenue l’ultime recours de ceux qui n’ont pas de recours contre l’oppression, la grisaille et la mort lente.
Le répertoire gandhien est-il devenu le seul recours des « desperados » ?
Je veux essayer de sédentariser mes idées nomades afin de décrypter ce tableau famélique.
Le régime de Ben Ali a jusqu’ici tenté de séduire ses alliés occidentaux en fredonnant la rengaine de « la lutte contre le terrorisme ». Il a réussi à installer un gangstérisme d’Etat dont la seule devise est de liquider tous les témoins pour perpétrer ses crimes à huis clos.
En Tunisie un malheur précède toujours un autre. D’abord la direction de l’Association des magistrats tunisiens (AMT) a été renversée par un putsch parce qu’elle a refusé de faire chorus avec un système judiciaire corrompu. Ultérieurement, suite à un procès, cousu de fil blanc, la Ligue tunisienne de Défense des droits de l’Homme a été interdite de tenir son congrès. LTDH est toujours traitée en paria par le régime. Elle est considérée comme une trouble-fête, qu’il faut apprivoiser à tout prix. Cette bête noire du régime est devenue la Mecque de tous les rescapés de la machine de répression. Enfin le Syndicat des journalistes tunisiens (SJT) présidé par Lotfi Hajji, une plume aux lettres batailleuses, a été empêché de tenir son congrès constitutif.
Le régime a sapé tous les petits espaces de liberté dans une tentative d’étouffer toutes les voix récalcitrantes avant le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) de l’ONU qui se tiendra du 16 au 18 novembre à Tunis.
Le mouvement 18 octobre a produit un effet boomerang de cette politique sécuritaire absurde.
En effet, ce 18 octobre 2005, huit personnalités politiques et associatives, n’ont pas hésité un moment à donner en offrande leurs corps souffreteux pour une Tunisie libre.
Il s’agit de :
Me Ahmed Néjib Chebbi, secrétaire général du Parti démocratique progressiste (PDP).
Hamma Hammami, porte parole du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT).
Me Abderraouf Ayadi, vice-président du Congrès pour la République (CPR).
Me Ayachi Hammami, porte parole du comité de soutien à Me Mohamed Abbou et secrétaire général de la section de Tunis de la ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme.
Lotfi Haji, secrétaire général du Syndicat des journalistes.
Me Mohamed Nouri, président de l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques (AISPP).
Le juge Mokhtar Yahyaoui, président du Centre pour l’indépendance de la magistrature en Tunisie.
Me Samir Dilou, membre de l’AISPP et membre du Comité de défense de Me Mohamed Abbou.
Avec cette action hardie, les susnommés signent une uvre méritoire dans l’histoire de la lutte du peuple tunisien pour son émancipation. Ils ont dépassé les préjugés : les couleurs se sont rapprochées les unes des autres se dressant en un arc-en-ciel, pour reprendre une image heureuse de Khemaies Chammari : on est différent mais on peut vivre ensemble. C’est la magie de la démocratie. De l’éthique de conviction à l’éthique de responsabilité.
Les desiderata du mouvement du 18 octobre deviennent une force centripète qui rassemble toute les tendances politiques, les lève-tôt comme les lève-tard sont à cheval sur trois revendications principales :
la liberté d’organisation et d’association,
la liberté de la presse et de l’information,
l’amnistie générale.
Loin de céder aux sirènes de la spéculation pure, le mouvement du 18 octobre, est un acte politique ; qui a tous les ingrédients d’une action de désobéissance civile.
1- C’est un mouvement à vocation collective, citoyenne et désintéressée. Sa force motrice est l’intérêt général et non le profit personnel.
2- C’est un acte public, transparent : on agit à visage découvert.
3-C’est une action pacifique, non-violente, qui advient après l’épuisement de tout recours au dialogue.
4- C’est une infraction consciente, intentionnelle et responsable.
Vingt-six jours après, l’exploit politique du mouvement est considérable. Il me paraît opportun de faire les observations suivantes :
a) Il importe de dissocier le destin de la grève de la faim de celui de mouvement de 18 octobre qui est bien entendu son fils légitime. Il faut planifier dès maintenant l’après-grève de la faim et l’après-SMSI. Enfermer le mouvement dans la seule grève de la faim est une faute grave.
b) Il convient d’adopter une stratégie offensive dans notre lutte contre la dictature, il faut emporter le débat sur la place publique, nos revendications, nos idées doivent mettre pied à terre afin de rencontrer les gens et de chasser la peur qui habite les curs. Les imprimés qui circulent sous le manteau doivent exister au grand jour. Il est grand temps d’appliquer le slogan souvent martelé par Dr Marzouki : « nos droits, nous les exerçons, nous n’attendons pas qu’on nous les octroie ».
c) Le mouvement doit faire la jonction avec le peuple, afin de passer d’un mouvement d’élite à un mouvement contestataire plus large. Il faut trouver la pédagogie adéquate pour tirer le peuple tunisien de sa torpeur.
Il ne faut pas que les mots nous fassent peur : les illets portugais, les roses géorgiennes, l’orange ukrainien, le cèdre libanais... les peuples auteurs de ces révolutions de velours ne sont pas des extra terrestres. Je parle avec enthousiasme sur les révolutions de velours parce que comme tous les Tunisiens je ne me reconnais pas dans la folie de la violence et de la haine et je suis convaincu que le sang est le plus mauvais témoin de la vérité. C’est avilissant de présenter les Tunisiens comme des éclopés, comme des mineurs, des assistés. Une des clés de la réussite est la confiance en soi.
L’Histoire nous a enseigné que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Décembre 1955 : à Montgomery aux U-S-A, une couturière noire refusa de céder sa place à un blanc dans un bus. Elle a été arrêtée et condamnée à payer une amende de quatorze dollars. Un jeune pasteur noir inconnu déclencha une compagne de protestation et de boycott contre la compagnie du bus. Novembre 1956 : la Cour suprême cassa les lois ségrégationnistes dans les bus, les déclarant anticonstitutionnelles. Cette couturière, qui par son acte courageux a engagé un processus de liberté est devenue la héroïne Rosa Lee Parks, surnommée la mère du mouvement des droits civiques aux U-S-A. Et le jeune pasteur inconnu n’est autre que Martin Luther King.
Il faut oser faire avec les moyens du bord, les partis politiques, les associations, les syndicalistes, les « sans-abri politique », « les déserteurs des temples idéologiques vétustes », les artistes, les intellectuels, les poètes, les étudiants, les chômeurs, les marginaux... sont appelés à se convertir en malfaiteurs qui font dérailler les voies ferrées de l’absurde.
La Tunisie libre doit être le rêve partagé de toutes et tous les Tunisiens.
Ce mégalo, ce demi-dieu, qui se pavane comme un paon entouré de sa garde prétorienne, est en déroute. Il doit reconnaître sa défaite et cesser de croire pouvoir marcher sur l’eau. Son miracle économique est de pacotille. Il doit déguerpir le plus vite possible, l’aurore s’impatiente à la porte de Tunis.
N’ayons pas peur, c’est un dictateur aux pieds d’argile.
Avant de vous dire au revoir je vous invite à une petite flânerie dans Le quartier libre de Jaques Prévert :
J’ai mis mon képi dans la cage
et je suis sorti avec l’oiseau sur la tête
Alors
on ne salue plus
a demandé le commandant
Non
on ne salue plus
a répondu l’oiseau
Ah bon
excusez-moi je croyais qu’on saluait
a dit le commandant
Vous êtes tout excusé tout le monde peut se tromper
a dit l’oiseau |