|
Kiev, la capitale ukrainienne, est secouée quotidiennement par des manifestations de masse, et le coeur de la ville a pris des allures de camping géant, abritant des milliers de partisans du candidat de l’opposition Viktor Iouchtchenko, qui y affrontent le froid et la neige. A deux pas de la place de l’Indépendance, théâtre des manifestations de contestation des résultats de l’élection présidentielle du 21 novembre, une centaine de tentes a d’abord été montée, dans la grande artère de la ville. Et cette ville dans la ville, faite de toile et de plastique, s’agrandit chaque jour un peu plus, s’étirant aujourd’hui sur près d’un kilomètre dans l’avenue Khrechtchatik. Quelque 7.000 personnes s’y entassent, par quatre ou cinq, femmes et hommes mélangés, dans quelque 2.000 abris. Serhiy Hourine, un ouvrier en bâtiment de 23 ans, dort ici chaque nuit, depuis son arrivée il y a six jours de sa région de Soumy (nord-est du pays). "Tout le monde sait que c’est notre dernière chance de nous relever. Le temps nous importe peu, cette atmosphère de solidarité et de chaleur humaine nous donne de la force", dit-il. Serhiy raconte avoir été licencié dès qu’il est venu rejoindre la foule de manifestants à Kiev, une foule qui a atteint parfois les 200.000 personnes, selon des estimations. Il participe comme tous au tour de garde organisé pour assurer la sécurité du périmètre, sur un sol boueux après de fortes chutes de neige. Des repas chauds et des vêtements sont distribués chaque jour, la plupart offerts par des habitants de la capitale ukrainienne, des entrepreneurs ou des restaurateurs sympathisants de la cause. Deux étudiants avec des brassards orange, couleur fétiche de l’opposition, distribuent cafés, pain et fromage, alors que des habitants du campement préparent de la soupe ensemble. Viktor Tanassiouk, un des responsables du camp, est un électricien venu comme Serhiy des environs de Soumy, une région où M. Iouchtchenko a remporté près de 70% des suffrages et d’où il est originaire. "Les gens arrivent ici trempés, ils ont froid. Alors nous essayons de les aider. Ce sont des héros", assure le jeune homme qui s’est porté volontaire pour aider à l’organisation du camp, peuplé principalement d’étudiants. Le campement est bien organisé, avec des tentes d’assistance médicale, des toilettes, des gardiens responsables de la collecte des ordures, du nettoyage et de l’enregistrement des nouveaux arrivants. L’électricité y a même été installée, grâce à des générateurs, permettant notamment de recharger les téléphones portables ou de cuisiner. Des Kiéviens viennent aussi proposer aux manifestants d’utiliser leurs téléphones ou de prendre chez eux une douche chaude. Certains, comme Oksana Tchernovil, une journaliste de 22 ans, ont abandonné le confort et la chaleur de leur appartement de la capitale, et sont venus s’installer dans ces tentes spartiates, en signe de solidarité. "C’est extrêmement important pour l’avenir de notre pays. Nous devons montrer que nous protestons contre l’injustice", dit-elle. Olexandre Danilenko, 32 ans, un partisan de Viktor Iouchtchenko venu de Dnipropetrovsk (est), une région pourtant plutôt favorable au Premier ministre Viktor Ianoukovitch, voit dans ce campement des manifestants "un symbole de la volonté" populaire. "Nous voulons leur montrer que nous ne partirons pas tant que notre président ne sera pas reconnu. Je suis prêt à rester un mois, même plus", dit-il.
Agence France-Presse Kiev - 27 - 11 - 2004
Le Parlement ukrainien juge invalide la présidentielle
Réuni en session extraordinaire à Kiev, le Parlement ukrainien a estimé samedi que le deuxième tour de l’élection présidentielle aux résultats contestés n’était pas valable et qu’il ne reflétait pas la volonté des électeurs. Les députés ont adopté à de larges majorités deux points d’une résolution jugeant que le scrutin du 21 novembre a été sujet à de nombreuses irrégularités et qu’il ne traduit pas le choix exprimé dans les urnes par les électeurs. Ils ont également voté une motion de défiance à l’encontre de la Commission électorale centrale, qui a annoncé que le Premier ministre pro-russe, Viktor Ianoukovitch, avait remporté l’élection par 49,46% des voix contre 46,61% pour l’opposant pro-occidental Viktor Iouchtchenko. Les députés n’ont en revanche pas apporté leur soutien à l’organisation d’une nouvelle élection, que demande Iouchtchenko. Soutenu par des manifestations de masse et donné vainqueur par les sondages réalisés à la sortie des urnes, le candidat pro-occidental réclame un nouveau scrutin le 12 décembre. Le Parlement ukrainien n’a pas autorité pour invalider des élections, mais la résolution adoptée samedi par les députés devrait peser dans la balance au moment où les candidats rivaux ont entrepris de surmonter la crise par la discussion. Cette motion politique pourrait aussi jouer un rôle à la Cour suprême qui, après avoir bloqué la proclamation des résultats, examinera lundi les accusations d’irrégularités lors l’élection du 21 novembre formulées par Iouchtchenko et par les observateurs internationaux de l’OSCE. "Le résultat de la situation est la conséquence directe de la politique menée ces derniers années à l’égard de l’opinion (...) Nous n’avons pas pris en compte la population, nous n’avons pas écouté le peuple", avait déclaré le président du Parlement, Volodimir Litvine, lors du débat. "La décision la plus réaliste et la plus probable à prendre, une décision politique, au vu de toutes les accusations d’irrégularités, consisterait à déclarer les élections invalides, dans la mesure où elles ne reflètent pas la volonté du peuple", avait-il ajouté.
Elizabeth Piper Reuters - Kiev 27 - 11 - 2004 |