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Solidarité avec l’ACAT : 30 ans de lutte, 30 ans d’espoir
En ce mois de décembre 2004, l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture) fête ses 30 ans. Association cuménique de défense des Droits de l’homme, elle a pour objectif de sensibiliser l’opinion et les pouvoirs publics con-tre les actes de violence institutionnalisés et les exécutions capitales.
Portrait d’une bénévole engagée
On sait combien l’action patiente, persévérante de groupes tels que l’ACAT (*) - qui compte 11 000 adhérents - ou Amnesty International sont primordiaux dans notre monde, où l’on a tellement tendance à oublier les injustices qui ne se voient pas. L’ACAT, ce sont des milliers de lettres qui sont adressées chaque mois aux puissants de ce monde, pour les alerter, leur demander des comptes ou les inciter à agir, émanant de petits groupes répartis dans le monde entier. En France, ce sont trente régions qui s’organisent comme elles l’entendent, pour essayer de sensibiliser leur entourage à la défense des droits de l’homme et susciter des actions concrètes.
Pas forcément du côté du « politiquement correct »
Ce n’est pourtant pas aussi simple qu’il y paraît. On se doute bien que l’ACAT est une association indépendante et ne reflète donc pas la politique étrangère de la France ou de quelque autre pays. Et quand elle se bat pour l’homme, quel qu’il soit, elle ne se trouve pas forcément du côté du « politiquement correct ». D’où la difficulté de mobiliser bien souvent les hommes politiques, dans des combats où leur soutien pourrait se révéler si utile. Il faut dire que, selon les pays, il y a de tout parmi les prisonniers : ici ce seront des communistes, là des islamistes, là au contraire des défenseurs de la laïcité dans un pays où la religion est imposée, ici des chrétiens, là des membres de minorités de toutes sortes. Les membres de l’ACAT défendent la santé des prisonniers, le droit de visite dans les prisons, la lutte contre l’embauche des enfants soldats, ou la discrimination faite contre les familles des prisonniers politiques. Mais plutôt que de faire ici un catalogue de leurs actions, dont on peut trouver des descriptions très détaillées dans leur mensuel, j’ai eu envie d’aller rencon-trer un ou une bénévole, pour comprendre de l’intérieur ce qui pousse ces hommes et ces femmes à agir comme ils le font.
Militante parce que révoltée devant les injustices

Il faut dire que chaque fois que je rencontrais Nicole Péguy-Pignon, je la sentais complètement « habitée » par ce combat qui est le sien. Et à un âge où beaucoup de nos contemporains aspirent plutôt à profiter paisiblement d’une retraite bien méritée, j’étais impressionnée de la sentir si concernée et toujours si révoltée devant les injustices. Quand je lui demande ce qui l’a conduite à travailler pour l’ACAT, elle m’explique que c’est une idée qu’elle avait déjà depuis longtemps : « J’étais secrétaire de Vie Nouvelle quand l’ACAT a été créée. J’ai donc été invitée à la présentation de leur association. Je me suis dit que quand je ne travaillerais plus, je serais l’une de leurs membres ». De fait, depuis 13 ans qu’elle a pris sa retraite de son travail de géologue, Nicole met une grande partie de ses énergies dans cette nouvelle tâche. Comme elle a vécu toute son enfance, jusqu’à l’âge de 18 ans, en Tunisie, c’est tout naturellement qu’elle se tourne vers les pays du bord de la Méditerranée où, hélas, les problèmes ne manquent pas. Tour à tour elle sera responsable de l’Egypte, du Maroc, d’Israël, de l’Algérie, et maintenant, depuis 3 ou 4 ans, de la Tunisie.
Des actions pas toujours du goût des services secrets
Chaque responsable de pays travaille selon sa méthode, sous la supervision de la personne qui dirige le Pôle-Actions. Nicole est reliée maintenant avec 110 groupes, répartis dans tout l’hexagone. À chaque groupe est confié un prisonnier. Inciter ces groupes à agir peut se faire de multiples manières : il s’agit d’abord de leur fournir tous les renseignements qu’elle a elle-même recueillis ; et de fait, chaque jour arrivent chez Nicole des coups de fil ou des dizaines et des dizaines de mails et de fax émanant de familles de victimes, d’avocats, de médecins qui la mettent au courant de situations toujours nouvelles et préoccupantes. Une circulation d’information qui n’est d’ailleurs pas toujours du goût des services secrets des pays concernés qui n’hésitent pas à lui envoyer de gros bouquets de virus pour mettre son ordinateur hors d’usage. Difficultés qu’elle essaye de surmonter avec philosophie, d’autant plus consciente que les intimidations que subissent les familles des victimes sont encore d’un tout autre ordre. Une fois ces informations reçues, viendra ensuite pour le groupe le temps d’agir : écrire aux autorités pour dénoncer des abus, aux familles des prisonniers pour les soutenir, aux prisonniers pour leur dire qu’à des centaines de kilomètres des hommes et des femmes agissent et prient pour eux. Et même si ces prières n’émanent pas de la même religion qu’eux, c’est un aspect qui les touche beaucoup. Essayer aussi de faire intervenir des gens influents. Si les hommes politiques, comme on l’a dit, ne sont pas toujours faciles à faire bouger, les médecins réagissent plus volontiers. Quand Nicole est au courant d’un cas médical préoccupant, elle essaye de prévenir le plus possible le corps médical. Certains de ses groupes n’hésitent pas à aller voir les chefs de service des hôpitaux et la réception est excellente. Mais l’information est aussi une épée à deux tranchants. Quand, au sortir d’une conférence de presse, un avocat venu contacter l’ACAT se fait surveiller étroitement dès son retour dans son pays, il faut sans se décourager, recommencer, redoubler de prudence, etc.
De modestes victoires, mais le combat continue...
Quand je demande à Nicole comment elle évalue l’efficacité de son action, je sens chez elle à la fois réalisme et décision : « Je ne demande jamais que les prisonniers soient libérés. Je considère que souvent ce serait vouloir obtenir la lune. Je demande qu’on leur donne leurs médicaments, qu’on les emmène à l’hôpital quand ils ont besoin d’une intervention. Et en général ça marche ». Je sais aussi que certaines situations l’empêchent de dormir : un groupe de jeunes prisonniers furent enfin libérés après douze années de prison. Il ne leur restait plus qu’un trimestre à l’université pour obtenir leur diplôme de médecin, mais on leur interdit de s’y inscrire. La prison était derrière eux, mais l’avenir complètement bouché. Ils se mirent alors à faire la grève de la faim. Nicole reçoit un jour un rapport médical sur l’un d’eux. Elle le montre à son fils, médecin, qui lui dit : « Dans l’état où il est il ne passera pas la semaine, s’il persiste ». Nicole s’accroche alors à son téléphone et implore le jeune homme d’arrêter sa grève de la faim. Il le fait, car je crois qu’elle a par ailleurs largement mérité leur confiance. Mais ensuite, je la sens toute retournée : « Est-ce que j’avais le droit de le détourner de sa protestation, pourtant si légitime ? » Par la suite ces jeunes ont reçu l’autorisation de faire un DEA de sciences. Ainsi, de modestes victoires en retombées douloureuses, la vie continue. Je me dis que son grand père Charles Péguy, qui n’avait pas hésité à défen-dre la cause de Dreyfus et bien d’autres encore, ne renierait certainement pas sa petite fille. Les histoires que Nicole me raconte sont bien trop nombreuses pour tenir dans deux pages d’une revue. Et je suis sûre que chaque responsable de pays à l’ACAT en aurait autant à raconter, qu’il s’occupe de la Tchétchénie, d’un pays d’Afrique ou d’Asie... Mais à l’occasion de leur anniversaire, nous voudrions simplement leur tirer un coup de chapeau, en souhaitant que leur travail se fasse de plus en plus connaître, que d’autres bénévoles les rejoignent, et que leur combat devienne le plus efficace possible.
Sylvie Garoche
ACAT, 7 rue Georges Lardennois, 75019 Paris. Tel : 01 40 40 42 43, Fax : 01 40 40 42 44. Site Internet : www.acat.asso.fr |