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L’une des figures emblématiques de la lutte pour les libertés en Tunisie, la journaliste Sihem Bensedrine, 55 ans, est actuellement la cible d’une campagne obscène de la part de la presse tunisienne. Deux journaux, Achourouq et Al-Hadath, quotidiens arabophones à fort tirage, ont lancé, les 8 et 11 mai, de véritables appels à la lapidation de cette femme, présentée comme "prostituée" , "créature du diable" , "vipère haineuse" , "vendue aux sionistes et aux francs-maçons" .
Sihem Bensedrine est accusée de "louer son dos -se prostituer en pratiquant la sodomie- aux étrangers et aux sionistes" , d’avoir renié "toutes les valeurs humanitaires pour retrouver -lors de séances d’échangisme- son humidité sexuelle" , de se vendre "aux adolescents les plus séduisants et aux plus beaux jeunes hommes" .
Ce n’est pas la première fois que ces journaux mènent de semblables campagnes de haine, en toute impunité, contre les opposants et militants des droits de l’homme. En 1993, Sihem Bensedrine avait fait l’objet d’un photomontage pornographique distribué par milliers d’exemplaires à Tunis. "Ce sont quelques-unes des méthodes d’un régime qui met en avant son féminisme d’Etat mais ne tolère pas que les femmes puissent exercer leur citoyenneté, encore moins être ses adversaires politiques" , souligne l’intéressée, mère de trois enfants.
Rédactrice en chef du journal en ligne Kalima, Sihem Bensedrine est également porte-parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT, non reconnu). C’est à ce titre qu’elle subit les représailles du régime et qu’elle n’a toujours pas reçu l’autorisation de publier la version papier de son journal en Tunisie. Tabassée l’année dernière, "par la police politique" selon elle, elle a fait deux mois de prison en 2001 pour avoir accusé un juge et le beau-frère du président Ben Ali de corruption.
La nouvelle affaire Bensedrine illustre ce que dénonce le Syndicat des journalistes tunisiens (SJT, indépendant) dans son premier rapport annuel. En une quarantaine de pages, le "système" mis en place par le régime Ben Ali pour contrôler les médias est mis à nu : "intimidation" , "diffamation" , "délation" , "instructions données aux patrons" de presse, articles "préfabriqués" dictés par les autorités de tutelle, "harcèlement individuel" des journalistes, etc. "Jamais, cependant, on n’avait utilisé des mots d’une telle indécence et atteint un pareil niveau de bassesse," estime Lotfi Hajji, fondateur et président du SJT.
Le SJT est né en mai 2004, peu après que l’Association des journalistes tunisiens (AJT, proche du pouvoir) eut décerné un Prix de la liberté de la presse au président Ben Ali, ce qui lui a valu d’être suspendue de la Fédération internationale des journalistes. Cette Association pro-Ben Ali continue toutefois d’exister et de sévir, avec le plein soutien du régime, à quelques mois du Sommet mondial de l’information (SMI), prévu à Tunis du 16 au 18 novembre, sous la houlette des Nations unies.
Florence Beaugé |